samedi 6 juin 2026

I want to thank myself – Chronique du 7 juin

Bonjour-bonjour

 

Hier, je regardais distraitement la cérémonie de remise des prix du Tournoi de Rolland Garros, lorsque mon attention fut attirée par une inscription, floquée sur la veste de Mirra Andreeva : « I want to thank myself ».




Cette formule, sans doute reprise du chanteur Snoop Dogg, a retenu mon attention, d’autant que Mirra Andreeva l’a développée explicitement (cf. ici). Mais plus généralement, cette façon de se tourner vers soi-même, de se remercier comme on remercierait un partenaire fidèle, surprend, alors que l’on ne manque pas de se gourmander lorsqu’on a oublié ou raté quelque chose d’essentiel : « Que je suis bête ! » Tout se passe comme si on était sous la surveillance d’un éducateur sévère qui nous taperait sur les doigts pour nos fautes et qui par ailleurs dirait : « Si je ne dis rien, alors c’est que ça va ».

Cette façon de se diviser entre professeur et élève fait bien sûr penser à la structure de la personnalité psychique selon Freud, entre le Ça, le moi et le surmoi. Voici les termes dans lesquels Freud décrit l’action de ce dernier : « Le surmoi sévère ne perd pas de vue le Moi et, indifférent aux difficultés opposées par le ça et le monde extérieur, lui impose les règles déterminées de son comportement. S'il vient à désobéir au surmoi, il en est puni par de pénibles sentiments d'infériorité et de culpabilité. » (Voir ici) Si la punition est au menu de cette surveillance, nulle récompense en revanche n’est à en attendre.

Et c’est là mon étonnement : pourquoi cette asymétrie me parait-elle si évidente ? Pourquoi le plaisir du succès n’est-il pas pour moi un sujet de fierté ? Pourquoi suis-je si prompt à m’humilier moi-même et si peu enclin à me valoriser ? Question d’éducation, dira-t-on, pour moi boomer issu de l’éducation castratrice et qui avait des comptes à régler avec mon père. Tout cela a dû s’évaporer dans l’éducation moderne : cette auto-humiliation a-t-elle disparu pour autant ? Sans doute pas tout à fait puisque Mirra Andreeva a eu besoin des services d’un psychologue américain pour découvrir qu’elle méritait de s’auto-féliciter. D’où lui venait donc cette intuition de la faute ? 

Et si, justement c’est cette culpabilité-là qui était première, édifiant un rempart pour empêcher l’auto-récompense – alors même que le cerveau est construit sur elle : ne devrions-nous pas dire qu’il y a un conflit originaire entre la nature et la civilisation ?

vendredi 5 juin 2026

Justice: une lenteur peut en cacher une autre – Chronique du 6 juin

Bonjour-bonjour

 

L’émotion suscitée par le meurtre de la petite Lyahanna est intéressante à observer. Car il ne s’agit pas comme d’habitude de dénoncer le laxisme des juges, ni le manque de moyens, source de l’accablante charge de travail à la quelle est confrontée. Ce qu'on met en accusation, c'est la lenteur d'une instruction qui aurait pu - qui aurait dû - protéger la petite victime et qui ne l'a pas fait.

On prend comme repère le fait suivant : « Une plainte pour viol sur mineur est déposée à la gendarmerie de Plaisance-du-Touch, en Haute-Garonne. Pourtant, le dossier ne parvient au parquet de Toulouse qu'en octobre. » (Lu ici) Finalement il faudra plus de dix mois pour qu'un dossier-papier transmis par la poste à la vitesse des escargots, arrive sur le bureau de la procureure compétente pour démarrer l’instruction d’un fait de viol dont la matérialité était évérée.

 

--> Et vous savez quoi ? C’est normal. Oui, normal – simplement on a affaire ici à la lenteur ordinaire de la justice, celle qui lui est consubstantielle et qui se justifie par le sérieux du respect des procédures dont la complexité lui est inhérente. Le juge c'est l'homme qui "se hâte avec lenteur", pour parler comme Jean de La Fontaine.

Ordinairement cette lenteur-là, incompréhensible pour le vulgum pecus, se dissimule derrière la pile de dossiers amoncelée sur le bureau du procureur.

 


Mais il arrive comme ici que la justice ait à se justifier, en expliquant pourquoi la lenteur de ses juridictions est consubstantielle à son essence. Une justice qui serait plus rapide serait « expéditive » péché dont on ne croit pas nécessaire d’expliquer l’abomination.

jeudi 4 juin 2026

Fan un jour, fan toujours – Chronique du 5 juin

Bonjour-bonjour

 

Je m’étonnais de la fidélité du public de Patrick Bruel qui, malgré les accusations ignominieuses qui pleuvent sur leur idole, continuait à l’applaudir comme si de rien n’était.

Cet intéressant article détaille les mécanismes qui permettent de comprendre la relation si forte qui unit des fans à un artiste. Vous allez le voir, Stendhal n’est pas loin.

- A la suite d’une enquête approfondie Gabriel Segré (l’auteur de l’article en question) nous montre que toutes les caractéristiques de l’amour-passion sont réunies dans l’attachement extraordinaire qui unit ces admirateurs à leur vedette aimée. Pour le spectateur ordinaire, le chanteur est celui qui peut passionner le temps d’une chanson et puis on passe à autre chose. Pour le fan on ne passe jamais à autre chose, parce ce chanteur est celui à qui on appartient, à qui on est relié intimement, celui dont l’admiration ne suffira jamais à décrire l’extase qu'il provoque.

Et c’est alors qu’on se dit : « Bon sang! Mais c’est bien sûr ! On est dans un épisode de cristallisation stendhalienne ! »

Pour Stendhal il s’agit de décrire l’admiration suscitée par l’amour pour l’être aimé, qui le pare de merveilleux scintillements – comparable à ceux du givre sur la branche d’un arbuste (« Au moment où vous commencez à vous occuper d'une femme, vous ne la voyez plus telle qu'elle est réellement, mais telle qu'il vous convient qu'elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce commencement d'intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l'hiver, et qui ne sont aperçus, remarquez-le bien, que par l'œil de ce jeune homme qui commence à aimer. ») A cette admiration s’ajoute l’invention de qualités imaginaires qui sont d’autant plus fortes que la distance entre l’amoureux et l’objet de son amour est grande.

 

--> Le fan est donc amoureux de son idole dont l’éloignement assure l’éclat. Dont acte. Mais que se passe-t-il lorsque cette idole, brisant tous les tabous se révèle être une abominable fripouille qui abuse de son pouvoir et souille ses groupies de ses perversions ?

 

Cette trahison – si elle est admise – entraine une perte considérable pour les fans. Avec Patrick Bruel, c’est leur raison d’être et de vivre qui disparait. On comprend alors que le chanteur continue « d’avoir des admirateurs dont la volonté farouche ne peut se rencontrer que chez eux, qui protègent cette vedette et qui vont lutter contre sa condamnation, sa mise au ban, sa déchéance, son oubli ou sa disparition. » (Art. cité)

On méprise facilement les fans pour la médiocrité de l’objet de leur attachement. Mais oserez-vous regarder avec objectivité celui ou celle dont vous avez été éperdument amoureux ?

mercredi 3 juin 2026

R2-D2 contre C-3PO – Chronique du 4 juin

 


Bonjour-bonjour

 

Les armées du futur seront-elles faites de soldats qui offriront leurs poitrines au balles de l’adversaire ? Rien n’est moins sûr, si l’on en croit du moins les informations portant sur les recherches en la matière : « La guerre en Ukraine sert depuis plusieurs années de terrain d’expérimentation pour des technologies militaires inédites. Drones de pointe, intelligence artificielle, robots quadrupèdes. L’éventuelle généralisation des robots humanoïdes sur les champs de bataille s’inscrirait dans cette tendance. » (Lu ici)

Attention, vous n’avez pas tout lu. Car ces robots ne seront pas seulement des porteurs d’équipement, ils pourront (ils peuvent déjà) être pilotés par des intelligences artificielles. Ce qui signifie que la perspective de retirer à l’être humain des décisions létales afin de la leur confier est désormais sur la table – Ce qui selon notre article suscite des inquiétudes croissantes parmi les experts et les responsables politiques.

Si je comprends bien viendra un jour où les soldats seront remplacés par des robot, qui vont s’entre-tuer pendant que les soldats resteront à l’abri.

Imaginer que des machines vont s'étriper pendant que les hommes siroteront leur pastis sous le parasol, moi, ça ne m’inquiète guère.


- On dira que ça ne suffira pas pour remplacer la guerre, laquelle ne comporte pas seulement cet aspect matériel, comme dans les guerres de religion où il s’agit de soumettre les esprits (cf. ici). Reste qu’on ne sera plus alors dans « la guerre de haute intensité », mais dans l’action psychologique la quelle n’a pas attendu les télécrans de Georges Orwell.

mardi 2 juin 2026

J’irai cracher sur vos tombes – Chronique du 3 juin

Bonjour-bonjour

 

Quel est le comble de la haine ? Aller, comme l’imagine Boris Vian, cracher sur la tombe qu’on celui déteste ? Lui refuser une tombe décente en l’abandonnant aux charognards ? 

Oui, peut-être. Mais il y a pire. Voyez ce fait divers qui vient d’être examiné au Tribunal d’Amiens où une femme vient d’être jugée pour s’être emparée des cendres de son ex-conjoint défunt et les avoir… jetées dans les toilettes. (Lu ici)

 


Je vous laisse lire le détail du jugement rendu par le Tribunal pour aller à l’essentiel. Comme il y a peu de chances que vous parveniez à faire la même chose avec les personnes que vous haïssez, il reste que vous pouvez les en menacer : «Après ta mort, Je jetterai tes cendres dans les chiottes et je tirerai la chasse» 


N’est-ce pas là le comble de la haine ? Car du temps des grecs quand la haine d’un assassin allait jusqu’à abandonner son corps aux charognards, on n’osait pas profaner activement sa dépouille – Sauf Achille qui a accroché à son char le cadavre d’Hector pour le trainer autour des murailles de Troie . Mais ce n’était encore rien : voilà que nous allons beaucoup plus loin … en le traitant comme un excrément.

Nous acceptons comme les Indiens d’anéantir la dépouille du défunt par le feu. La haine véritable irait jusqu’à lui conférer la substantialité de la  m*.

lundi 1 juin 2026

Faites la fête, pas l’émeute – Chronique du 2 juin

Bonjour-bonjour

 

Vous avez aimé la célébration de la victoire du PSG samedi dernier ? Alors vous allez adorer les soirées fan-zones de la Coupe du Monde qui débute dans 10 jours.

Car, rien n’y fait : ni l’éloignement du lieu du match ; ni le résultat : dans tous les cas ça finit en castagne, poubelles incendiées, station de bus détruites, magasins pillés et – surtout – policiers molestés.

C’est du pain-bénit pour nos spécialistes-de-plateau télé : les uns incriminent le gouvernement qui n’a pas anticipé, ajoutant que ça ne fait qu’exprimer les misères des quartiers ; les autres le déficit d’éducation ; les plus agressifs y voyant l’effet de l’immigration d’origine maghrébine qui, après nous être arrivée par vagues successives a permis que leur reproduction nous submerge aujourd’hui d’enfants qui ne seront jamais des citoyens français véritables. Ces émeutes ne font que confirmer que la « remigration » est devenue nécessaire.

 

Bigre… Voilà ces violences érigées en signal que l’histoire nous envoie pour orienter notre vote de l’an prochain. Du moins si vous avalez ça ; sinon demandez-vous plutôt si la force n’appellerait pas la force et la violence la violence. Du coup, plus vous mettez de policier harnachés comme pour combattre les extraterrestres, plus vous transformez de jeunes sortis pour faire la fête, en dangereux black block.




dimanche 31 mai 2026

Netanyahou contre Saladin – Chronique du 1er juin

Bonjour-bonjour

 

On apprend que l’armée israélienne s’est emparées de forteresse de Beaufort au Liban (voir ici), et cette information n’est pas passée inaperçue. L’Histoire (avec un grand « H ») nous rappelle en effet le rôle de cette place forte dans les luttes que les croisés soutinrent contre Saladin.

- Je ne développe pas l’histoire de cette forteresse qui plonge ses racines jusque dans la période biblique et dont la dernière restauration remonte au 20ème siècle – on en lira un exposé par exemple ici.

 


Le fort transformé en avant-poste de l'armée israélienne (photo de 1995).

 

Cet épisode nous rappelle que, vu d’Israël, le conflit avec les palestinien rencontre à chaque pas des racines bibliques. Selon la Bible en effet, bien que « donnée » aux Israéliens, la terre en question fut plus « promise » que « donnée », et ses premiers occupants durent en être chassés pour que s’accomplisse la volonté de Dieu. On pourra lire ici cet exposé très documenté récapitulant les récits bibliques. L’important est de noter que pour les juifs, il n’y a aucune rupture entre le passé mythique et la présence historique, puisqu’il existe des monument qui, tout au long des temps, assurent la continuité entre cette origine et la réalité actuelle. Ils sont là comme pour conforter leur réalité objective : 

- Oui, le Seigneur donna bien cette Terre au Peuple israélien, et la preuve en est que ceux qui luttèrent pour accomplir la volonté divine le firent dans des murs qui résonnent encore des échos de ces premiers combats.

Bien entendu, les Palestiniens ne se sentent pas concernés par cette mythologie : pour eux l’histoire actuelle commence en 1948 avec la « Nakba » (« catastrophe ») qui désigne les événements de 1948, marqués par la création de l'État d'Israël et l'exode ou l'expulsion de nombreux Palestiniens. 

Le temps de la Bible contre celui des guerres de terrain : c’est cette rupture dans le temps de l’histoire qui alimente l’impossible réconciliation des Juifs et des palestinien.