jeudi 12 février 2026

Gisèle Pelicot : « On n’a qu’une vie » - Chronique du 13 février

Bonjour-bonjour

 

Gisèle Pelicot publie un récit de sa vie semble-t-il axé (car je ne l’ai pas encore lu) sur un grand mystère : comme être heureux quand on a subi une humiliation qui écrase une vie de souillures qui semblent ineffaçables ? Comment ce passé terrible ne déborde-t-il pas sur le présent et aussi sur l’avenir ? Comment être encore joyeu(se) ?

 

Crédit : Joel Saget/AFP


Selon le récit rapporté par ce livre, le crime d’abus sexuel peut entrainer deux réactions opposées : 

* l’une, celle de Caroline sa fille, qui « envoie valser les assiettes. » Selon ce résumé, « Elle s'attaque ensuite aux photos, "elle déchirait tout". Ses frères ne l'arrêtent pas. Les trois enfants enchaînent les allers-retours à la déchetterie (…) "Leurs souvenirs étaient devenus des mensonges", écrit Gisèle Pelicot.

* Gisèle Pelicot, quant à elle, « tente coûte que coûte de se cramponner aux bons moments de ces cinquante ans passés ensemble. "Si j'efface tout, je suis morte et depuis longtemps", car "la vie ne se rejoue pas" »

Concluant ainsi : "J'avais besoin de ce qui avait été. Mes enfants ne le pouvaient pas. Impossible de distinguer leur père de l'empoisonneur et du violeur", explique-t-elle dans ses mémoires. "T'as eu une vie de merde", me disait Caroline. Non ce n'était pas vrai."

 

- Voilà : il faut avouer qu’on ne comprend pas tout de suite : le bonheur vécu peut-il être détruit pas un malheur révélé ? Pas s’il est vrai que le bonheur constitue une preuve d’existence : cet homme n’a pas toujours été l’abominable criminel qu’il est aujourd’hui puisque j’ai été heureuse avec lui. Au lieu de réviser son passé, Gisèle Pélicot le considère comme un acquis qui illumine jusqu’au présent.

Et si on ne comprend pas, c’est que nous considérons cela comme une « attitude ». Non, le bonheur n’est pas une attitude, mais un état. 

De plus, s’il est vrai qu’on n’a qu’une vie comme il est dit plus haut, ça ne signifie pas forcément que le présent révèle le sens du passé, car il est possible en effet que le passé soit si solidement arrimé au présent que celui-ci n’ait de sens que dans sa continuité.

Voyez comme nous sommes : cela nous le savons bien, mais nous ne croyons ça possible que dans le cas d’une brisure due à un traumatisme. Pourquoi pas l’inverse, avec le bonheur ?

mercredi 11 février 2026

Salon de l’agriculture sans les vaches – Chronique du 12 février

Bonjour-bonjour

 

C’est désormais acté : le Salon de l’Agriculture s’ouvrira sans bovins, tenus à l’écart pour cause de l‘épizootie de dermatose nodulaire.


 

Au Salon de l’agriculture


Occasion de remarquer combien les bovins, en particulier les vaches attirent la sympathie du public. Comme si le large mufle de l’animal dominé de ses gros yeux pensifs avait quelque chose d’humain qui provoquait une relation sécurisée. Les enfants eux-mêmes étaient attirés par « la vache Meuh-Meuh », tandis que les politiques savaient qu’il fallait, comme le disait Jacques Chirac, « tâter le cul des vaches » pour être populaire.

Les animaux de la ferme sont assez largement liés à des symboles dont le plus fréquent est le caractère repoussant du cochon. Georges Orwell en a tiré parti dans son roman dystopique « La ferme des animaux ». Autant dire qu’on va visiter le Salon de l’Agriculture non pas pour son côté rural, mais bien pour faire un tour du côté de nos voisins : ce défilé de caractères pris à travers les animaux parait sans doute plus acceptable que la dénomination brutale de nos « semblables ». C’est d’ailleurs l’occasion de relever combien ce terme de « semblable » est équivoque. Qui donc est semblable à nous, tout en n’étant pas nous ?

mardi 10 février 2026

Le Zin-zin de France-Inter – Chronique du 11 février

Bonjour-bonjour

 

La blague de Guillaume Meurice sur Benjamin Netanyahu va finalement être rejugée.

Petit rappel : Limogé par Radio France en 2024 pour avoir qualifié à deux reprises le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahu de « nazi sans prépuce », Guillaume Meurice conteste la légalité de son licenciement et réclame quelque 400 000 euros de dommages et intérêts à Radio France.

L’origine de l’affaire remonte au début novembre 2023, quand Guillaume Meurice a suggéré dans un sketch sur Halloween un « déguisement » de Benjamin Netanyahu, « sorte de nazi mais sans prépuce ». (Lu ici)

 

C’est peut-être aujourd’hui, alors qu’aux Etats-Unis l’accusation de « nazi » s’abat sur les membres du service d’ordre « ICE », qu’il faut revenir sur cet évènement. Car traiter quelqu’un de nazi n’a rien de délictueux ; par contre le faire à titre de « blague » pour faire rire, voilà qui mérite licenciement.

On a donc une double contrainte : 

*d’abord celle de la loi : quiconque se sent outragé par des propos tenus à son égard peut porter plainte pour offense ; 

* et puis par ailleurs on est dans le cadre d’un rire sur commande – un rire vendu au détail à tant la minute et qui donc doit respecter les termes d’un contrat aux termes duquel le commanditaire à le pouvoir d’acheter ou non la chronique en question.

Puisque l’affaire se juge devant les prudhommes on comprend qu’on est dans le second cas. 

Voilà donc une affaire bien banale et si elle n’impliquait pas le 1er ministre israélien on n’aurait même pas à en parler.

Résumons-nous : la faute pour laquelle l’humoriste est licencié relève de la faute professionnelle – sauf qu’il s’agit d’un comique pour lequel la liberté de parole est la condition sine qua non de son art.

Aurait-on oublié que les bouffons du Roi jouissaient déjà de cette liberté refusée à tous les courtisans ?

 

Maître du portrait de Angerer, Un fou, vers 1519-1520.

 

…. Reste qu’ils étaient protégés par leur statut de « fou du roi ». Guillaume Meurice aurait-il dû fournir un certificat de dérangement mental ?

lundi 9 février 2026

Saint-Valentin : offrez un sextoy – Chronique du 10 février

Bonjour-bonjour

 

La Saint-Valentin n’est plus ce qu’elle était. C’est ce que montre cette étude menée à Paris et publiée aujourd’hui : « À l’approche du 14 février, une étude exclusive révèle un basculement discret mais profond des imaginaires amoureux. Moins de chandelles, plus de liberté. Moins de symboles figés, davantage d’exploration intime. »

« Exploration intime… » Quésaco ? Lisons : « 55,7 % des Parisiens de 25-34 ans possèdent au moins un sextoy, contre 21,4 % chez les plus de 55 ans. Pourtant, tous âges confondus, Paris demeure plus réservée qu’on ne l’imagine : seulement 41,5 % des Parisiens déclarent posséder un sextoy. » 

Bien. Jusqu’ici, rien de surprenant : le tabou placé sur le désir et les pratiques sexuelles est allé voir ailleurs, et donc nous voilà dans un monde où la pornographie est « open-bar ». Mais alors qu’est-ce que cela a donc à voir avec la Saint-Valentin ? Car ne l’oublions pas, cette fête des amoureux célèbre plutôt la tendresse et l’extase des regards que les soubresauts de l’orgasme.


 

Dessin de Peynet


« Cette fracture générationnelle dit beaucoup d’un changement de rapport à l’intimité. Chez les Millennials (= Personne devenue adulte aux environs de l'an 2000), le romantisme ne se limite plus à la démonstration affective : il inclut l’audace, le dialogue autour des désirs et l’exploration consentie. La Saint-Valentin devient alors moins une célébration figée qu’un moment de reconnexion à soi et à l’autre. »

Dont acte. Nous voudrions néanmoins comprendre comment cette « reconnexion » s’effectue à la fois sur le plan du « romantisme » et sur celui de « l’érotisme ». Car c’est là que ça coince : jusqu’ici ces deux plans étaient conçus comme attachés à deux ambiances différentes, l’une du sentiment, l’autre de la passion charnelle ; et l’un pouvait succéder à l’autre mais jamais venir en même temps, au point que le garçon qui se serait risqué à dire lors d’une première rencontre à une jeune fille : « Je sens qu’on est fait l’un pour l’autre, mais permets une vérification : quelle est la marque de ton sextoy préféré ? »

Oui, voilà ce qui devrait être la réponse à notre étonnement : nous assistons à une normalisation des discussions autour de l’intimité, du plaisir et des fantasmes. Les mouvements féministes ont replacé le plaisir féminin au centre des débats. Certains y voient l’effet de la culture contemporaine qui fait soin de soi un sujet légitime. Car c’est aussi quelque chose de très nouveau : le plaisir sexuel est devenu un plaisir comme un autre, par exemple le plaisir gastronomique ou l’ivresse d’une attraction de fête foraine.

dimanche 8 février 2026

La belle braguette – Chronique du 8 février


 Bonjour-bonjour


Lu ceci : « L’Agence mondiale antidopage va examiner des soupçons d’injections d’acide hyaluronique dans les parties génitales masculines pour améliorer les performances des sauteurs à ski. »

Étonnant, non ? Lisons la suite : « En janvier, une enquête du quotidien allemand Bild avait révélé l’existence de techniques d’agrandissement temporaire du pénis pour obtenir un avantage aérodynamique. Certains athlètes s’injecteraient de l’acide hyaluronique dans le pénis afin de faire gonfler cette partie de leur anatomie. Le but ? Changer les mesures de leur combinaison et en obtenir une plus grande. Au moment du vol, avec plus de prise au vent, ils atterriraient ainsi plus loin. » (Lu ici)



Avouez que vous n’y aviez pas pensé ! Non pas faute de connaitre la technique du saut à ski, mais bien parce qu’agrandir le pénis il semblait que ça ait à voir avec un avantage au niveau des performances sexuelles et rien du tout avec l’amélioration de la silhouette.

Sauf que … si vous en avez une qui fait 20 centimètres (rêvons un peu) non seulement vous seriez bien gaulé, mais vous pourriez aussi tirer parti du fait que ça doit se voir.

--> Mettez-vous au saut à ski – ou alors lancez la mode de la belle braguette. Et ça ne serait pas nouveau : 


 

Pieter Brueghel l'Ancien, La danse de la mariée en plein air (détail), vers 1566.

 

Je sens que nos stylistes ne vont pas tarder à s’emparer de « l’affaire »

 

samedi 7 février 2026

Vivement dimanche ! – Chronique du 8 février

Bonjour-bonjour

 

Une étude récente le souligne : le repos du dimanche est une coutume incarnée par d’innombrables habitudes venues du fond des siècles, tels que le repas dominical, les habits pour « s’endimancher », les loisirs familiaux (dont le ciné du dimanche soir), etc. Au point qu’on en vient à se demander quelle réforme sociale parviendrait à le supprimer.

Et pourquoi voudrait-on le supprimer ? Me vient à l’esprit que bien des acquis sociaux (congés payés, 35 heures de travail hebdomadaire, la retraite à 62 (?) ans) sont actuellement menacés : le « modèle français » risque bien d’être taillé en pièces par de futures réformes contraintes par le budget de la Nation. 

D’où le question : à quoi serions prêts à renoncer pour sauver le reste qui peut encore l’être ?

- On vient de le voir, on ne renoncera pas au dimanche. Jour où la famille se regroupe et se régénère, personne n’acceptera de voir supprimé cette « respiration » humaine.

- La 5ème semaine de congés ? Saluée comme une avancée de la civilisation, comme le furent en leur temps les congés payés de 36, on y verrait une régression nationale.

- Idem pour la sécu et les retraites : le droit à vivre garanti de naissance, voilà qui ne se marchande pas.

Oui, mais : il faudra bien l’accepter puisqu’on ne pourra pas continuer à vivre à crédit comme on le fait régulièrement depuis 1974. On aura beau faire payer les riches, viendra le moment où on touchera le fond du sac. 

Si on refuse de renoncer aux avantages acquis, il faudra pour continuer à profiter des ressources de l’argent public en arriver à réduire les montants ou – ce qui devrait financièrement revenir au même – en modifier l’assiette selon les possibilités financières de chacun.

C’est donc la frugalité qui constitue la solution : que chacun reçoive l’assistance publique en proportion de ses biens : moins de grosses retraites sous réserves qu’il y ait moins de petites ; que les remboursements de la sécu tiennent compte des capacités de chacun à financer ses dépenses de santé, etc.

Est-ce tout ? Et si la quantité de travail exigée était proportionnée à l’âge ? Disons 40 heures hebdomadaires à 25 ans et 30 heures à 50 ans ? Ça aurait l’avantage de répartir l’effort de participation à la vie commune sans forcément passer par l’impôt.

vendredi 6 février 2026

Jeffrey Epstein : une affaire sensible – Chronique du 7 février


Bonjour-bonjour

 

Si vous vous étonnez que l’« affaire Epstein » mobilise les médias au point qu’on ne parle plus que de ça, observez dans combien de domaines différents elle soulève des indignations. Argent, sexe, détournement du droit, corruption : l’affaire Epstein est un symptôme polymorphe du fondement – des bas-fonds – de nos sociétés. De Jean-Paul 2 à nos chefs d’État, tous ont posé avec lui pour une photo.


Avouez qu’il y a de quoi philosopher ! Mais avant de m’y risquer, je voudrais relever un fait assez notable : Jeffrey Epstein avait pour passion de collectionner les relations pour constituer un réseau de connaissances le plus gigantesque possible. C’est d’ailleurs la raison de la montagne de noms cités dans les documents récemment rendus publics.

Nous avons là une passion qui est sans doute assez répandue : aimer regrouper autour de soi un maximum de personnes susceptibles de former un groupe dont nous serions le centre. N’est-ce pas là la définition même d’Éros, cette pulsion fondamentale reconnue par Freud dans le dernier stade de sa théorie ? Fonder une famille, puis un clan, puis une nation : Epstein aurait mis en œuvre cette pulsion de vie à laquelle nous sommes tous attachés.

- Mais alors : de même qu’Éros s’oppose à Thanatos - cette pulsion « de mort » qui cherche à détruire ces vastes ensembles, il aurait quelque part un « anti-Epstein » acharné à détruire ces regroupements, par des propos clivants puis des actions destructrices ?