mardi 31 août 2021

Bruno Dumont et Delphine de Vigan : le réel n’est plus fait que d’apparences – Chronique du 1er septembre

Bonjour-bonjour

 

Quittant un instant la sphère de l’actu la plus chaude je me permets de tourner mes songeries vers le monde de l’apparence des êtres et du monde tel que décrit dans le film de Bruno Dumont qui vient d’arriver sur nos écrans. 

« France », titre du film du nom de son héroïne, relate l’existence chaotique d’une journaliste-animatrice vedette d’une chaine d’info 24h/24h qui bénéficie d’une popularité de star en présentant des reportages-chocs sur des terrains de combats du Moyen-Orient. Or ces reportages sont intégralement bidonnés par elle-même - au point qu’elle bricole encore ses scénarios sous de la mitraille véritable.  Ici tout n’est qu’apparence derrière laquelle il n’y a rien – ou presque.

 

Mais le propos du réalisateur ne s’arrête pas là : cette femme qui possède la gloire et qui reçoit des témoignages d’admiration partout où elle passe voit sa vie personnelle ravagée par un destin cruel : on dirait que le scénariste s’est ingénié à lui donner plus qu’à tout autre pour avoir l’opportunité de l’en priver peu à peu. Mais ce n’est pas encore l’essentiel : un peu comme avec le héros du film The Truman show on découvre qu’elle vit dans un monde aussi trafiqué que ses reportages d’actualité : des gens qu’elle prend pour authentiques sont des menteurs qui jouent des personnages uniquement pour lui extorquer des faveurs. D'ailleurs  elle-même n’est rien d’autre pour les « vrais gens » que cette brillante image qui apparait sur les écrans. Non seulement sa vie part en lambeaux, mais cette apparence trompeuse est devenue la réalité pour tous ceux qu’elle croise. 

La thèse transparait alors : il s’agit de représenter une apparence illusoire se substituant à la réalité comme une métaphore de la société du numérique vers laquelle évoluent nos « smart cities ».

 o-o-o

Cette préoccupation est aussi le sujet du dernier roman de Delphine de Vigan « Les enfants sont rois », qui expose la vie d’une famille qui consacre l’essentiel de son temps à s’exposer pour les réseaux sociaux dans des vidéos YouTube. Le pire ici n’est pas la schizophrénie des personnages, car eux-mêmes croient à la vérité qu’ils filment pour leurs « chéris-followers ». Non - le pire advient lorsqu’ils constatent qu’ils sont réellement devenus cette ombre… qui n’est en réalité l’ombre de rien du tout.

France, l’héroïne de Bruno Dumont est dans la même situation.

Et nous ?

lundi 30 août 2021

J'espère que vous n'êtes pas pressé ! – Chronique du 31 aout

Bonjour-bonjour

 

Tous ceux qui vivent dans des villes de moyenne ou de plus grande taille connaissent ces « zones-30 » où, quoiqu’il en soit de l’espace dévolu à la circulation urbaine, la vitesse est limitée à 30 km/h. 

A Paris, la frustration des automobilistes limités à 30 km/h depuis ce matin ne fait que commencer. Bientôt les automobilistes, dépassés par les trottinettes, voire même par les cyclistes, risquent de montrer de l’aigreur. 

Certains ironiseront : à Paris la vitesse de 30 kilomètres est non pas une limite imposée mais une performance espérée. Alors qu’est-ce que ça change ? Il y aura aussi des embouteillages d’escargot : on ne verra pas la différence !

 


Paris avant-après

 

Admettons. Mais comme nous cherchons à nous instruire, demandons-nous ce que cette mesure trahit comme présupposé.

- D’abord on espère que les accidents seront moins nombreux et moins graves. Après tout à rouler à la vitesse d’un vélo tout en étant protégé par une coque d’acier, on ne risque pas grand-chose. Mais à ce compte, si la vitesse est un facteur de risque, pourquoi ne pas limiter encore et encore la vitesse des voitures. Quand Édouard Philippe a limité la vitesse sur route à 80 kilomètres, on s’est dit « Hé bien voilà une bonne mesure mais elle est bien trop timide !  Pourquoi pas 30 km/h ? Là il n’y aura probablement plus aucun mort, sauf des morts d’ennui ». Il a bien fallu admettre que la vitesse était quand même utile : se déplacer le plus vite possible d’un point à un autre est une motivation, et tant que la téléportation n’existera pas on la recherchera.

- Ensuite, on pense qu’il y aura une diminution des nuisances liées à la voiture. Moins de bruit, moins de pollution : ce sont des résultats contestés mais qu’on peut encore espérer. Toutefois, quand dans un avenir qui se rapproche de nous les voitures seront toutes électriques, ce double résultat sera atteint et cela sans qu’on touche à la vitesse. D’ailleurs si on veut stimuler l’achat de voitures électriques, pourquoi ne pas lever la limitation à 30 pour ces derniers : pendant que les voitures thermiques se traineront comme des escargots, des véhicules bardés de chromes les doubleront silencieusement dans un bruissement d’air.  

 

Fabriquons des bolides qui fonctionnent à l’hydrogène qui ne rejettent qu’un peu d’eau : on verra ce que deviendront toutes ces restrictions !

dimanche 29 août 2021

N’y a-t-il donc pas de petite liberté ? – Chronique du 30 aout

Bonjour-bonjour

 

Je reprends ma réflexion sur la liberté telle que soulevée dans les manifestations du samedi.

Alors il est vrai que ça fait déjà plusieurs semaines que je viens vous en entretenir, et on commence à en avoir pardessus la tête : il serait temps de passer à autre chose, n’est-ce pas ? 

- Oui, c’est vrai… Mais que messieurs les manifestants commencent.

Car voilà qu’un désaccord se fait jour dans leurs rangs : les uns crient à la dictature, disant que le pass détruit totalement leur liberté ; les autres disant qu’il ne s’agit que d’un recul de la liberté. Alors : la liberté peut-elle survivre à une restriction – à supposer que c’en soit une ?

 

Reprenons la question avec le célèbre anarchiste Bakounine. En 1867 il écrivait : « La liberté est indivisible : on ne peut en retrancher une partie sans la tuer tout entière. Cette petite partie que vous retranchez, c’est l’essence même de ma liberté, c’est le tout. Par un mouvement naturel, nécessaire et irrésistible, toute ma liberté se concentre précisément dans la partie, si petite qu’elle soit, que vous en retranchez. » (Lire le texte ici)

1° Le pass sanitaire supprime bien une partie de la liberté des citoyens, puisqu’il les oblige à se faire vacciner s’ils veulent continuer à vivre normalement (voire même depuis ce matin à aller à leur travail). 

2° Cette restriction est-elle liberticide ?

Que la liberté civile soit une liberté limitée, c’est ce qu’on sait depuis toujours. Mais selon quel principe ?

3° Bakounine, dans le même texte, évoque Barbe bleue qui interdit arbitrairement et sous peine de mort à sa femme d’ouvrir la porte « d’une mauvaise petite chambre » ; et également de l’interdit non fondé du fruit défendu dont parle la Genèse. Dans les deux cas, aucune justification autre que l’intérêt privé ne vient soutenir cette limitation.

Alors on dit : « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Mais qu’est-ce qui rend compte de l’étendue de chaque liberté ? Est-ce le pouvoir de chacun ? Mais alors la société serait le terrain d’affrontement permanent où chacun s’efforce de repousser les frontières de la liberté de ses voisins. Ainsi, sans aucune justification valable le pass sanitaire serait juste « légitimé » par les coups de matraque des nervis de l’Élysée. 

4° En réalité, la liberté civile ne peut être limitée que par l’acte qui la pose – Autrement dit, en voulant que mon pouvoir de réaliser ce que veut ma liberté soit amplifié par le concours de tous, je veux également que tout ce qui s’oppose à ce pouvoir salvateur soit interdit. Ainsi de la survie, voulue par chacun, protégée par tous, qui du coup interdit les actes qui iraient à l’encontre de la sécurité publique dont la mienne fait partie. Je peux vouloir ne pas me faire vacciner, mais je ne peux pas faire ce choix s’il contredit la sécurité collective par la contamination (ou plus simplement par l’engorgement des hôpitaux).

5° Alors oui, il y a des « petites libertés » si l’on entend par là des libertés limitées. Mais ce n’est possible que si ces limitations sont la condition même d’une plus grande liberté.

Selon ce principe, ceux qui refusent l’obligation du pass devraient aussi se voir refuser les soins publics et gratuits qu’on leur apporterait au cas où ils contracteraient la maladie.

samedi 28 août 2021

Lionel Messi : un surhomme à Reims – Chronique du 29 aout

Bonjour-bonjour

 

Un match à guichet fermé dont les billets se sont revendus au marché noir jusqu’à dix fois leur prix ; une tribune de presse prise d’assaut par des journalistes venus du monde entier ; un match de football dont personne n’interroge le résultat, tant il est prévisible… Et tout cela parce qu’un homme – un seul homme – va pendant 90 minutes courir derrière un ballon. Comment cela est-il possible ? 

Habituellement on ne prend pas la question à sa racine : on dit, par exemple, que les salaires incroyables de ces vedettes du foot s’expliquent parce qu’ils en font gagner encore plus à ceux qui les paient : ce sont des investissements rentables. Mais justement, pourquoi le sont-ils ? A la base, il y a bien du public qui alimente la pompe à fric, sans quoi les gens-là mettraient leurs sous dans des entreprises du CAC40. Qu’est-ce qui fait palpiter ce public-là ? Qu’est-ce qui leur fait dégainer la carte bleue ?

Pour y voir plus clair, rappelons-nous les jeux olympiques de l’antiquité : deux éléments caractéristiques :

- Le premier, la suspension des guerres durant les jeux. Durant la trêve, il n’y avait plus d’effusion de sang, ce qui n’empêchaient pas les champions athéniens de chercher à vaincre les champions spartiates. Idem aujourd’hui quand le PSG rencontre l’OM : ce ne sont plus les 22 joueurs qui s’affrontent ; ce sont des milliers voire de millions de gens qui vont vivre la victoire ou la défaite comme si c’était leur victoire ou leur défaite. Se dépense ainsi toute une charge agressive, sans le moindre horion, et dans un temps limité. Jeux olympiques, jeux du cirque, championnat de foot, etc. sont indispensables à la bonne marche des sociétés. 

- Ensuite les héros des jeux antiques formaient une élite placée au-dessus de l’humanité ordinaire. On a conservé le souvenir de Milon de Crotone, lutteur herculéen, sorte de Teddy Riner de l’antiquité dont l’appétit fut légendaire. Surpuissant il était un « sur-mangeur » réputé capable de manger un bœuf entier à chaque repas, ce qui permit à Aristote de le prendre comme exemple pour illustrer la justice distributive : il ne serait pas juste de donner à manger à chaque homme la même quantité de viande qu’à Milon.

o-o-o

Alors, Messi (ou Ronaldo, ou Neimar, ou Mbappé…) serait le Milon d’aujourd’hui ? En tout cas il faut bien le reconnaitre : à côté de la passion pour une équipe supposée incarner la vaillance de tout un peuple, des champions isolés incarnent une sur-humanité, et ça c’est sans prix.

« L’homme est ce qui doit être dépassé » disait Nietzsche : Messi l’a fait !

On a les Zarathoustra qu’on peut.

vendredi 27 août 2021

La laïcité: quésaco ? - Chronique du 28 aout

La laïcité : quésaco ? – Chronique du 28 aout

 

 Bonjour-bonjour

 

Vu dans la presse, ces affiches qui font polémique : 

 

 

Campagne d’affichage du gouvernement pour promouvoir la laïcité à l’école

 

Encore une campagne de promotion de la laïcité à l’école par voie d’affiche ! Et qui fait polémique ? Voilà bien l’actualité d’un mois d’août languissant…

C’est vrai… Regardons quand même de plus près : qu’est-ce qui fait polémique dans cette affiche ?

- Sur une des huit affiches, qui représente un petit garçon blanc aux côtés d’une petite fille noire, tous deux dans l’eau accrochés à un rebord de piscine, on peut lire : « permettre à Sacha et Neissa d’être dans le même bain. C’est ça la laïcité ». 

« En mélangeant religion, couleur de peau, origine géographique supposées (…), la campagne d’affichage est sur une pente dangereuse, celle d’un dévoiement raciste et xénophobe de la laïcité, appuyé sur un imaginaire colonial », dénonce ici le syndicat Sud Éducation.

Et c’est vrai que c’est un peu choquant de voir mêlées les différences ethniques et les croyances religieuses. Tout se passe comme si « laïcité » signifiait simplement « tolérance », avec acceptation des différences, « refus du communautarisme » ; et non « neutralité religieuse de l’État ». Or, un concept doit avoir des limites, il doit se définir par un contenu qui le distingue des autres concepts avoisinants, et ce sont ces oppositions qui lui donnent un sens. C’est ainsi qu’identifier (surtout implicitement) la religion et l’ethnie c’est alimenter l’erreur courante qui identifie les musulmans et les arabes – les quels arabes sont confusément identifiés à une allure générale où le vêtement, le voile ou le port de la barbe jouent un rôle non négligeable (sans compter que sur l’affiche évoquée, c’est bien la séparation musulmanes des sexes qui est visée) .

Mais peut-être ces critiques qui portent sur des confusions courantes et mille fois dénoncées font-elles écran à des dévoiements plus sérieux. Lisons la 4ème l’affiche : « Tout faire pour que Imrane, Axelle et Ismail pensent par eux-mêmes. C’est ça la laïcité » Autrement dit, là où un message religieux se développe, la pensée libre disparait, et avec elle, on le suppose, la pensée tout court. D’autres affiches de la série précisent que c’est bien l’universalisme qui sert à définir la laïcité à la française – le quel universalisme met à mal le droit des religions à exister, puisqu’elles refusent que des valeurs professées par d’autres Dieux puissent exister.

Nous ne sommes plus du tout dans le contexte de la laïcité « neutralité », mais dans celui de la laïcité qui est par nature militante anti-religion. 

On retrouve alors ce mal entendu qui nous oppose aux pays anglo-saxons ; mais le pire, c’est qu’on ne le voit même pas.

jeudi 26 août 2021

II n’y a pas que les virus qui peuvent muter ! - Chronique du 27 aout

Bonjour-bonjour

 

Olivier Véran se met en colère contre ceux qui, en Martinique par exemple, refusent de se faire vacciner, et qui finissent à l’hôpital ou à la morgue ; le voilà qui assène slogans sur slogans : « la peur du virus oui, la peur du vaccin, non ». (Lire ici)

Quant à nous, nous nous montrerons un peu plus philosophes en donnant, l’espace d’un instant, raison à ces gens-là.

Il faut dire que la peur du vaccin, si irrationnelle qu’elle soit est plus complexe qu’on croit. Les antivax ne sont pas seulement des gens qui doutent de l’efficacité du vaccin : quand bien même on leur démontrerait qu’il est efficace à 95%, cela ne leur suffirait pas, car il faudrait en plus leur démonter que ce vaccin est bien inoffensif. Et s’il nous donnait d’autres pathologies ?  Comme des thromboses, des allergies ; ou pire encore, si les vaccins à ARN messager modifiaient notre génome ? Et s’ils rendaient les femmes stériles ?

On répliquera que la science actuelle nous a débarrassé une bonne fois de ces croyances stupides d’autre fois qui rendaient les comètes responsables de plein de malheurs ou encore que briser un miroir signifiait 7 ans de malheur. Croyances que tout cela : nous avons aujourd’hui des certitudes apportées par la science. 

- Oui, mais voilà : les antivax nous mettent en demeure de prouver que nos affirmations valent mieux que les fariboles auxquelles ils accordent leur foi.

"Non les vaccins à ARN messager ne modifient pas le génome humain" tempête le ministre : et pourquoi le croirait-on ? Nous autres, non scientifiques, nous sommes dans le domaine des vérités de témoignage, car ni vous ni moi ne sommes en état de refaire les expériences ou de vérifier par la lecture de publications scientifique qu’il a raison. D’ailleurs ne savons-nous pas que « The Lancet » a publié des absurdités ? Que le Professeur Raoult a publiquement dénoncé les méthodes scientifiques habituelles (les essais randomisés) trop longs et suspects de servir les intérêts des laboratoires pharmaceutiques – pourquoi ne pas le croire ? Qui croire ?  

Quand ils ne sont pas aveuglés par la passion, beaucoup d’antivax se replient prudemment derrière le « manque de recul », voulant dire par là que, faute de preuves par l’autorité de la source, on devrait se décider par l’observation les résultats. Un milliard et demi d’humains ont été déjà vaccinés, mais ça ne suffit pas ! « Attendons, disent-ils, plusieurs années encore pour que les effets à long terme se soient manifestés."

Et si les femmes vaccinées qui échapperaient à l’infertilité mettaient au monde des variants humains  ? 

 



Après tout, ils ont raison les antivax : il n’y a pas que les virus qui peuvent muter !

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N.B. Relisant mon texte je constate que je ne l'ai pas conclu. Il était possible un effet de préciser que toute décision est un pari, et que la balance avantages/risques n'est jamais décisive puisque c'est dans un avenir non prévisible qu'il faudrait chercher une évaluation.

Il faut donc - et c'est là ma conclusion - se mouiller un peu en décidant non pas mécaniquement mais par en fonction de croyances assumées.

Bon - fallait-il dire tout ça ? Rousseau disait "je n'écris pas pour ceux à qui il faut tout dire" : sage attitude.

mercredi 25 août 2021

Que messieurs les assassins commencent ! – Chronique du 26 aout

Bonjour-bonjour

 

On l’apprend aujourd’hui : le tribunal d’appel rejette le pourvoi contre la condamnation à mort de Dylann Roof, le jeune extrémiste qui avait criblé de balles neuf fidèles noirs dans une église méthodiste de Charleston en 2015. 

« Aucun résumé clinique ni analyse juridique fouillée ne peut totalement rendre compte de l’atrocité de l’acte de Roof. Ses crimes le placent sous le coup de la sentence la plus sévère qu’une société juste puisse rendre », ont conclu les juges du tribunal de Richmond, dans leur arrêt rendu à l’unanimité. (Lire ici)

 

Il y a des lois qui ne passent jamais tout à fait dans l’opinion publique : on le voit avec la loi autorisant l’IVG (puisque parler d’avortement révulse avant même de savoir ce qu’on veut en dire) ; il en va de même avec la peine de mort. En France son abolition a dû être introduite dans la constitution pour éviter que les pro-peine de mort ne la fassent remonter à la tribune de l’Assemblée nationale pour un oui ou un non. Aux États-Unis la question n’est semble-t-il pas posée : il y un bien moratoire sur les exécutions au niveau fédéral, mais rien au niveau des États : et ce moratoire ne prétend pas se justifier par l’injustice d’une telle condamnation, mais seulement de son application (1)

Et surtout si l’on relit (ci-dessus) la déclaration des juges du tribunal de Richmond, on note que la peine de mort est la sentence la plus sévère qu’une société juste puisse rendre

Une société juste peut donc le rester tout en prononçant une sentence de mort et en la faisant exécuter. Est-ce exact ?


- D’où viendrait donc la légitimité de la peine de mort ? 

Certains ont fait de la peine de mort une sorte de loi du Talion, appliquant comme punition le mal infligé à la victime. C’est ainsi qu’Alphonse Karr écrivait en 1840 « Si l’on veut abolir la peine de mort, en ce cas que MM. les assassins commencent ».

La justice telle qu’on la conçoit de nos jours rejette une telle justification : la vengeance ne constitue pas un droit, et les tribunaux sont là justement pour se prononcer « sans haine et sans crainte », substituant la raison aux passions et aux émotions.

 

Si l’on se réfère au 18ème siècle, lorsque la question de la peine de mort fut explicitement posée, on a trouvé chez Beccaria (2) une réfutation du droit des sociétés à faire mourir juridiquement un citoyen. Nous sommes rappelons-le en plein 18ème siècle, lorsque la théorie du contrat social occupe les esprits. Chaque loi, dit Beccaria, tire sa légitimité du fait qu’elle est l’expression de la volonté de tous les citoyens (ce que Rousseau définira sous le vocable de « volonté général ») : est juste la loi qui résulte d’une telle délégation de volonté. Or le pouvoir de tuer un autre homme n’existe pas, on ne peut donc transférer à la loi un droit qu’on ne possède pas.  

Albert Camus, disait que la peine capitale trouve bien son origine dans un transfert de l’individu à la société, mais avec la peine de mort, c’est une vengeance qui se trouve exercée au nom des victimes : où est alors la justice ?

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(1) « Le ministre de la justice, Merrick Garland, dénonce leur aspect « arbitraire » et leur « impact disproportionné sur les personnes de couleur » Lu ici

(2) Cesare Beccaria, Traité des délits et des peines, publié en 1773,  à télécharger ici.

mardi 24 août 2021

Dies irae – Chronique du 25 aout

Bonjour-bonjour

 

La vie privée de chaque Président de la République est scrutée à la loupe et trainée sur la place publique avec l’espoir qu’elle va révéler quelque chose de significatif sur la personnalité des Princes qui nous gouvernent.

Il en reste parfois des détails croustillants comme avec François Hollande qui fait le mur nuitamment pour rejoindre une maitresse cachée. Mais aussi avec Emmanuel Macron dont on nous dit qu’il pique des colères terribles : telle est la révélation du livre de Gaël Tchakaloff qui sort en librairie ces jours-ci.

Je ne ferai pas la promo de ce livre (que d’ailleurs je n’ai pas lu), mais je me dis que si on s’intéresse au Président de la République, c’est bien avec un projet : celui qui se dégage de ces pages, telles que résumées dans cet article de Gala, c’est de nous donner l’image d’un homme qui se hisse au niveau … de Dieu.

Je sais bien que revenir à la comparaison du Président Macron avec Jupiter est ringard, usé jusqu’à la corde. Mais il faut quand même admettre que même la Bible nous y invite tant la colère de Dieu y apparait révélatrice de l’infini pouvoir divin. 

 

- Pourquoi la colère serait-elle un révélateur du pouvoir ?

Lisons l’Ancien testament : les passages abondent où Yahvé, irrité par les désobéissances des hommes déchaine contre eux sa colère – comme avec ces déluges de feu sur Sodome et Gomorrhe (1) : il faut dire que les habitants de ces citées l’avaient bien cherché, non seulement avec leurs débauches éhontées, mais encore parce que voyant les Anges du Tout-Puissant venir les sermonner, ils leurs promettent de les sodomiser. Sodomiser les anges ! Vu du côté humain, c’est un blasphème ; vu du coté de Dieu, c’est un acte profanateur de Son autorité : la colère est à la hauteur de l’offense.

Car, si Dieu lui-même n’est pas exempt de colère, c’est bien que, quelle que soit la puissance de Son Etre, celle-ci peut être affectée par des êtres minuscules : leur petitesse n’exclut pas la gravité de l’offense qu’elles peuvent provoquer. Et en effet, contester la volonté divine c’est profaner ce qu’il y a de plus divin dans le divin.


Suffit-il alors de prendre des colères homériques pour manifester sa puissance ? Chez Dieu certes ; chez le Président sûrement pas, parce que son pouvoir n’est pas au niveau de sa puissance colérique, laquelle a besoin du relai de collaborateurs. Or, si l’on en croit le livre évoqué, ceux-ci sont habitués à différer l’exécution des ordres du « Président-courroucé » (du genre « Virez moi cet incapable ! ») : ils désobéissent !

Imagine-t-on la colère apocalyptique de Dieu n’aboutissant pas parce que saint Michel a refusé d’effectuer la pesée des âmes ?

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(1) Genèse (19. 1-29) A lire ici 

lundi 23 août 2021

Les fruits de la science – Chronique du 24 aout

Bonjour-bonjour


Alors que Iter, la méga-machine à produire la fusion nucléaire de Cadarache sort à peine de terre grâce à des financements considérables, on apprend que des installations anciennes utilisant des procédés beaucoup plus modestes et empruntant des voies mieux connues commencent à produire dans le même domaine des résultats non négligeables. Ainsi des résultats obtenus dans une expérience portant sur « la fusion inertielle par les membres du Lawrence Livermore National Laboratory aux États-Unis » – Voir ici

Ce laboratoire californien est, avec Los Alamos, l’un des deux laboratoires dont la mission est de créer ces armes nucléaires : qu’il fournisse des découvertes dans le domaine de la fusion nucléaire n’est pas surprenant. Pour fabriquer de l’énergie nucléaire, il faut des installations qui peuvent servir également à produire des armes : les inquiétudes concernant le programme iranien nous le disent constamment. Occasion de le rappeler : transformer une arme en source d’énergie pacifique, voilà le défi auquel nous sommes confrontés depuis 1945 et que des physiciens tels Einstein et Oppenheimer ont eu à affronter. La science fondamentale n’est certes pas responsable des applications auxquelles ses découvertes peuvent aboutir, mais l’expérience prouve que ce sont les applications militaires qui fournissent les capitaux nécessaires à la découverte de ces nouvelles perspectives pour l’humanité. 

Que le bien et le mal soient les deux faces d’une même réalité, voilà la vérité qu’on veut oublier. Les africains racontent qu’il existe chez eux un arbre produisant des fruits apparemment identiques, mais les uns sont succulents et les autres du poison : raison pour les quelles personne n’en mange. Un étranger pourtant, ignorant cette menace, a un jour mangé l’un de ces fruits. La chance voulut qu’il tombât bien : il survécut ; mais l’arbre mourut.

dimanche 22 août 2021

« Faire société » avec le cirque de rue – Chronique du 23 aout

Bonjour-bonjour

 

 

Depuis le 15 juillet à Reims un spectacle de cirque de rue se déplace de quartier en quartier pour des spectacles au pied des tours, ajoutant à ces performances des « ateliers » pour initier les jeunes aux bases de la gymnastique acrobatique, tenter de tenir en équilibre sur une boule ou sur un fil, rattraper des objets en vol en s’essayant au jonglage.

L’association qui initie ces « Interventions circassiennes Inter-quartiers » a pour but de « redonner un sens à la place publique ». « Il se passe toujours des choses merveilleuses dans les quartiers. Il y a des rencontres, des savoir-faire, des connaissances, des cultures. Et lorsqu’elles ont l’occasion de se parler, de se rencontrer, cela donne des choses extrêmement riches » déclare Philippe Hiraux comédien et directeur artistique de l’association TRAC (1). Il ajoute encore : « Une place publique, c’est toujours le cœur de quelque chose. Le cœur d’une ville, le cœur d’un quartier, le cœur d’un noyau d’immeubles où les gens se croisent, se parlent, se regardent et se considèrent. C’est l’essence même de ce que l’on fait » (A lire ici)

 

Au fond ces spectacles et les activités qui les entourent sont plus des attracteurs et des motivateurs que des performances : il s’agit comme on vient de le dire de donner vie à la « place publique ».

Qu’est-ce donc une place publique s’il ne s’agit pas seulement d’un espace ménagé dans une ville ? Lisons l’article Wiki : « Une place publique est une place, dans une ville, ouverte au passage du public, qui s'inscrit dans la tradition de l'agora des cités grecques antiques et du forum romain. » Agora… Forum… Bigre ! Ça met la barre très haute ! Mais pourquoi pas, puis que l’essentiel est de comprendre que dans les villes, les espaces ne sont pas seulement des surfaces délimitées, mais des activités, des rencontres, bref des lieux de passage, d’échange et d’interactions. Toutes choses qui ne se décrètent d’un coup de crayon d’architecte, ni de pelleteuse du BTP. C’est du surgissement d’une action commune que le groupe peut se mettre à exister, sans que les individus soient pour autant dilués dans la masse.

- Ici, il faudrait lire les pages que Sartre consacre au « pratico-inerte » (ou à ses commentaires comme ici) mais si l’on veut faire passer la pratique avant la théorie, on peut très bien s’efforcer de tenir en équilibre sur un ballon.



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(1) TRAC : Toutes Recherches Artistiques et de Création – Association Acrobatie confrontation Reims

samedi 21 août 2021

Aimez-vous la poule et le potager ? – Chronique du 22 aout

Bonjour-bonjour

 

Les cotes de bettes, les épinards et les poireaux : tout ça, ça vous fait saliver ? Alors n’hésitez pas : convertissez-vous à la société potagère et préparez-vous à voter en 2022 pour Jean-Marc Governatori, candidat vert à la Présidentielle. Celui-ci l’a en effet affirmé hier, aux Journées d'été des écologistes : « Moi président, oui c'est possible, la France sera un immense potager. », ajoutant que « Les projets sociaux échouent partout dans le monde parce qu’ils ignorent le verre (sic) de terre, ils ignorent la poule et le potager. » (Lire ici)

Vous êtes peut-être déjà engagé dans un effort de compostage de vos déchets verts : chez vous fanes de salades, de poireaux ou de radis filent droit dans une poubelle spéciale ? Et puis, à vous les circuits courts, les paniers du jardinier, les recettes de jus de légumes ? Si c’est votre cas, alors non seulement vous êtes probablement un écologiste radical, un décroissant, voire même un adepte de la société amish – mais vous avez de surcroît un rapport à la vie très particulier. 

 

- Oui, mesdames et messieurs, chères et chers ami(e)s, celles et ceux qui aiment « la poule et le potager » incarnent un nouvel idéal.

En 1968 les babas cool voulaient mettre du foin dans leurs bottes en caoutchouc et traire des chèvres pour en faire du fromage. La France dont ils rêvaient était une France à deux faces : d’un côté, la France industrielle, dont les villes étaient dévolues aux fumées industrielles et aux grands immeubles destinés à stocker les travailleurs ; de l’autre un pays rural avec potagers, ruches et basses-cours. 

C’est cela la France fermière – mais ce n’est pas que cela : aujourd’hui, cette coupure ville/campagne n’est plus de mise : non seulement on a, comme le voulait Alphonse Allais, « construit les villes à la campagne » mais à présent c’est dans le cœur des villes que les potagers s’installent, sur les toits des immeubles qu’on met les ruches ; les déchets verts, ce n’est plus dans une poubelle spéciale que vous les placez, mais en bas de votre immeuble, dans un composteur géré communautairement et qui distribue du compost pour fertiliser les tomates cerises qui poussent sur votre balcon.

--> Bref, vous l’aurez compris : insensiblement nous avons quitté un pays à deux vitesses voulu par les écolos mal rasés de 68, et nous voilà dans un pays en marche vers l’écologie participative, l’économie décarbonnée et l’autosuffisance maraîchère. Il faut dire que le télétravail n’y a pas été pour rien avec tous ces gens qui sont allés travailler dans leur résidence campagnarde ou simplement banlieusarde. Là, beaucoup ont réinvesti le temps gagné sur les transports à cultiver leur jardinet, découvrant le plaisir de concocter leur purin d’orties et l’observation des lunaisons. 

« Il faut cultiver notre jardin » disait Candide, et Paul Fort ajoutait : « Le bonheur est dans le pré ». Ces conseils de sagesse seraient-ils donc de nouveau d’actualité ?

vendredi 20 août 2021

Retour des talibans : adieu la minijupe ? – Chroniques du 21 aout

Bonjour-bonjour

 

Retour des talibans au pouvoir : avant de nous demander ce que vont devenir les femmes afghanes, demandons-nous ce qu’elles étaient avant les talibans.

Les médias ont établi une comparaison avec l’année 1972 dont divers clichés issus d’archives d’agences très sérieuses ont été republiés. En voici deux, réunis pour l’occasion : 

 


 
 

Femmes afghanes à Kaboul en 1972 – Archives de l’agence Getty-images. (Publiées ici)

 

Ces deux clichés, tous deux pris à Kaboul en 1972 font réfléchir : avant de nous désoler en affirmant que l’histoire marche à reculons, admettons que les femmes afghanes n’ont en réalité jamais été aussi libres que nous l’espérions. Même dans les années 70 elles étaient majoritairement soumise à une très dure loi (1), et seules quelques étudiantes (les jeunes femmes mini-jupées de la photo) pouvaient s’afficher ainsi vêtues dans le quartier de Kaboul réservé aux universités.


Et depuis le départ des talibans en 2001, que s’est-il passé ? Les analystes n’ont pas fini de commenter cette histoire (qui d’ailleurs est encore en train de s’écrire aujourd’hui). Mais on peut quand même déjà le souligner : les afghanes ont gagné des libertés qu’elles vont peut-être perdre à présent, comme la liberté d’étudier. Mais si elles ont pu aller à l’Université, c’était encore largement voilées. Et du coup, qui nous dit que pour les femmes afghanes la liberté est d’abord vestimentaire ? Nos codes qui font du vêtement le marqueur de la liberté individuelle ont-ils cours ailleurs que chez nous ? 

J’entends bien que la burqa a pour rôle de faire disparaitre le corps de la femme et de concrétiser la séparation des sexes et la répartition des rôles : dominants pour les hommes subalternes pour les femmes. Je ne suis donc par en train de dire que les femmes afghanes ne risquent pas de perdre le peu de liberté qu’elles ont gagné. Mais rien ne nous dit que la lutte de ces femmes pour leur liberté passe nécessairement par l’affichage de leur corps ; qu’il y a d’autres droits à conquérir - ou à conserver - plus urgemment, comme celui d’être éduquées ou de conclure le mariage qui leur convient. La mini-jupe (qu’on ne porte d’ailleurs plus guère de nos jours) n’est pas le symbole de la lutte contre le patriarcat.

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(1) « Il y avait aussi beaucoup de femmes dans les années 1960 et 1970 – même dans les zones urbaines – dont la vie était plutôt régie par le purdah, et qui ne sortaient pas pour étudier, ne sortaient pas pour travailler. » (Heather Barr, chercheuse de l'ONG Human Rights Watch). Le purdah est une pratique islamique qui empêche les hommes de voir les femmes et oblige ces dernières à couvrir leur corps afin de cacher leurs formes. Lire article cité

jeudi 19 août 2021

Moins on a de connaissances, plus on a de certitudes. – Chronique du 20 aout

Bonjour-bonjour

 

Faut-il avoir, comme Boris Cyrulnik, un âge canonique et de surcroit s’être fait connaitre par de nombreuses publications pour oser affirmer que l’ignorance est un mal qui – paradoxalement – se traduit par un excès de certitude ? Je ne suis pas loin de le croire tant les « réseaux sociaux » nous ont habitués à courber l’échine devant leurs certitudes assénées à grand coup d’affirmation likées et re-tweetées. On parle beaucoup de la violence de ces échanges et c’est vrai ; mais on devrait aussi remarquer l’absolue certitude dont font état leurs auteurs. 

Je ne doute pas qu’aujourd’hui où seule la force de la conviction compte et où les notions de vérification et de démonstration sont ridiculisées par tous on referait le procès de Socrate, qu’Aristophane lui-même présentait comme une élite prétentieuse. Or, Socrate au cours du procès intenté contre lui par les athéniens récuse cette affirmation puisque, selon lui, il serait le seul à affirmer qu’il ne sait rien et que précisément, c’est cela qui fait de lui un sage. C’est bien cela que pointe aujourd’hui Boris Cyrulnik (1).

 

Oui, je ne doute pas que la haine des élites, popularisée par les Gilets jaunes, et largement entretenue par les susdits réseaux, se serait déchainée contre cet olibrius athénien qui exigeait qu’on lui démontre qu’on affirme la vérité : « Oui, je l’admets : je ne sais rien. Mais toi, l’ami, toi qui sais, dis-moi comment tu peux être certain de ce que tu affirmes – car alors je m’inclinerai devant ton savoir et j’irai le répéter partout. »

Aujourd’hui, vous pouvez tranquillement affirmer que la terre est plate, que le soleil tourne autour d’elle et que les virus sont des inventions des Big Pharma : les opinions les plus cocasses sont révérées parce qu’on cherche en elles un plaisir que la vérité démontrée ne nous apporterait pas nécessairement. 

Cela, c’est bien sûr exact, mais ce n’est pas suffisant : car, ce qu’il faut d’abord admettre selon Cyrulnik, c’est que notre conviction n’est rien d’autre qu’un évitement de l’incertitude où nous serions si nous admettions ne posséder qu’une hypothèse - car alors il faudrait admettre que d’autres hypothèses sont également possibles.

Mais pourquoi refusons-nous cette éventualité ? Y a-t-il là autre chose qu’un peu d’orgueil ?

C’est ce que Boris Cyrulnik nous explique : derrière cette attitude se cache la peur de l’incertitude car pour nous, mieux vaut une croyance même erronée qu’une incertitude qui nous embarrasse. 

« Il faut avoir beaucoup de connaissances et se sentir assez bien dans son âme pour oser envisager plusieurs hypothèses » : tout est dit.

- Mais il est vrai que Pascal l’avait déjà dit (2)

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(1) « L’ignorance provoque un tel état de confusion qu’on s’accroche à n’importe quelle explication afin de se sentir un peu moins embarrassé. C’est pourquoi moins on a de connaissances, plus on a de certitudes.

Il faut avoir beaucoup de connaissances et se sentir assez bien dans son âme pour oser envisager plusieurs hypothèses. » Boris Cyrulnik

(2) « Lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune qui fixe l’esprit des hommes comme par exemple la lune à qui on attribue le changement des saisons, le progrès des maladies, etc. Car la maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir et il ne lui est pas si mauvais d’être dans l’erreur que dans cette curiosité inutile. » Pascal – Pensées (Brunschvicg frg. 18)

mercredi 18 août 2021

La solidarité nationale ne prend pas en charge les frais d’orgasme – Chronique du 19 aout

Bonjour-bonjour

Parcourant le récent numéro de la revue 60 millions de consommateurs, je me suis arrêté sur une information concernant le rejet d’une demande d’indemnisation venant d’un homme dont la femme était décédé, victime d’un accident médical.

Deux demandes étaient faites : l’une pour la perte d’assistance ménagère du fait de la mort de l’épouse ; l’autre pour … préjudice sexuel. L’office nationale d’indemnisation des accidents médicaux a répondu favorablement à la première demande et a rejeté la seconde au motif que le préjudice sexuel n’est pas du ressort de la solidarité nationale.

Et c’est là que la chose prend tout son intérêt : si la solidarité nationale accorde un secours lorsque les besoins des citoyens sont menacés, en revanche elle le refuse lorsque c’est leur plaisir qui est en cause. Financer la tambouille et la vaisselle : oui ; rembourser les frais d’orgasme : non. 

Ce jugement un peu sec nous mène-t-il à la conclusion que le « pacte social » n’inclut pas un quelconque droit à la jouissance, et que seules les nécessités vitales communes peuvent être envisagées ?

Peut-être… ou peut-être pas. N’étant pas sûr d’avoir compris, et soucieux d’aller un peu plus loin, je me suis alors tourné vers la solidarité médicale : prenant l’exemple du Viagra, ma question a été de savoir si ce médicament dont la prescription concerne les troubles de l’érection est pris en charge par la sécurité sociale et au cas où il serait remboursé, à quelle fréquence. – Je veux dire : combien d’orgasmes mensuels sont financés par la solidarité nationale ?

La réponse ne s’est pas faite attendre : aucun remboursement du Viagra n’est possible dans les cas ordinaires d’utilisation, c’est-à-dire quand le disfonctionnement érectile n’est pas la conséquence de pathologies spécifiques (sclérose en plaque, séquelles du priapisme, etc. Voir le détail ici). Mais alors que le verdict concernant l’accident médical ci-dessus était un peu sec, ici on a des précisions essentielles : « La présentation du sildénafil (= Viagra) a d’emblée pris la forme d’une réponse thérapeuthique à une pathologie individuelle nouvelle, comme si le dysfonctionnement érectile était indépendant de tout contexte relationnel et affectif. » Les difficultés érectiles lorsqu’elles ne sont pas des pathologies médicales sont la conséquence « de relations personnelles et affectives » : voilà l'essentiel. Moyennant quoi les troubles pour lesquels le Viagra est habituellement prescrit, relèvent d’abord de la conduite personnelle et ne sauraient être à la charge de la collectivité. 

--> On est soulagé d’apprendre qu’il n’y a pas un refus de principe de la solidarité nationale de financer notre libido, mais simplement que cette carence érectile ne figure pas dans la liste des pathologies prises en charge par la solidarité nationale. 

Après tout c’est à chacun de trouver l’âme sœur avec laquelle il se sentira à l’aise.

mardi 17 août 2021

Montrez-moi votre Q-R code ! – Chronique du 18 aout

Bonjour-bonjour

 

Vous savez quoi ? Je suis parti vendredi en pleine polémique anti-pass, avec la protestation contre le QR-code sanitaire obligatoire pour plein de choses dès qu’on sort de chez soi. Et je rentre aujourd’hui avec cette découverte : dans ma bonne ville de Reims, un nouveau QR sera prochainement nécessaire sur le parebrise de ma voiture pour circuler en centre-ville !

Certains maudissant le « progrès » annonçaient qu’on aurait besoin bientôt d’un QR-code tatoué sur le front.

 


Mais la réalité dépasse la fiction : il n’y aurait pas assez de place sur un front pour tatouer tous les codes nécessaires pour circuler dès qu’on sort de chez soi.

D’où vient cette détestation d’un identifiant tel que le QR-code, hormis bien sur le fait qu’il soit une contrainte imposée par une autorité qui prétend être légitime ? Des manifestants sans vergogne ont cru possibles de le comparer à l’étoile jaune imposée aux juifs par les nazis : mais en dehors de son impudeur, un tel rapprochement passe à côté de son propos. Car il ne s’agit plus d’une marque apposée sur un être humain qui en fait un objet classé dans telle catégorie ou un animal possédé par tel propriétaire : pour celui qui possède le lecteur approprié, ce code révèle bien des choses dont nous n’avons même pas l’idée.

Les gens curieux auront comme moi vérifié que le lecteur du pass au restaurant ne révèle rien de plus que ce qui est affiché sur l’écran de l’appli « anticovid’ ». Mais les codes comme celui-ci, il y en a partout et les informations qu’ils révèlent peuvent aller beaucoup plus loin, et échapper à tout contrôle. Le modèle chinois qui permet de fliquer un milliard et demi d’individu au point de savoir quel genre de citoyens ils sont et s’ils méritent de bénéficier de la gratuité dans les bus, oui c’est cela qui fait frémir : bientôt pour entrer dans un lieu public, tel qu’une médiathèque ou un cinéma, mon code d’accès révèlera au portier si j’ai un casier judiciaire, combien de fois par mois je vais au bistrot ou même quel genre de sites je consulte sur Internet. 

Et vous savez quoi ? Le pire n’est pas qu’il y ait des manif’ pour protester contre ça : c’est qu’il y aura plein de bonnes gens pour applaudir ces mesures. 

La sécurité, c’est à ce prix !

jeudi 12 août 2021

 La publication du Point du jour est suspendue jusqu'au mardi 17 aout inclus.

mercredi 11 août 2021

Cachez ce téton que je ne saurais voir – Chronique du 12 aout

Bonjour-bonjour

 

Instagram honni pour avoir censuré la photo de l’affiche du nouveau film de Pedro Almodovar montrant une goutte de lait perlant au bout d’un téton.

 


 

Affiche du film d’Almodovar « Madres paralelas » (en gros « Mères parallèles ») avec Penelope Crux qui sortira le 10 septembre prochain

 

Après avoir rétabli la publication, Instagram a fait acte de contrition, déclarant « nous faisons des exceptions afin d'autoriser la nudité dans certains cas, comme lorsqu'il y a un contexte artistique clair. » L'application affirme en outre que « ses règles ont évolué et sont devenues plus "nuancées", pour faire des exceptions en matière de nudité lorsqu'il s'agit par exemple d'allaitement, de nudité lors de manifestations ou dans l'art. » (Lire ici) (Les militantes de la goutte de lait ainsi que les manifestantes femens apprécieront.)

Je ne vais pas épiloguer sur la pudibonderie des réseaux sociaux et sur la bêtise de leur censure systématique, préférant m’intéresser à l’effet recherché et probablement suscité par cette image. Parce que, bien entendu, cette affiche n’est pas tout à fait innocente : même si le contenu sexuel n’est pas son objet, cette allégorie de la maternité n’est pas sans troubler.

Le fait est que le sein des femmes avec sa double fonction de nourrissage des petits et d’attracteur/excitateur sexuel est déstabilisant : l’amant voudrait bien oublier que ces globes parfaits sont en réalité un amas de glandes lactifères. Et réciproquement, les censeurs d’Instagram craignent que l’on se sente « ému » par la vision d’une mère allaitant son petit !

 

Des scientifiques ont noté ce fait surprenant : l’espèce humaine est la seule parmi l’ensemble des primates dont les femelles conservent leurs seins en-dehors de des périodes de maternité ; dans toutes les autres espèces les mamelles régressent lorsque le nourrissage est terminé. Estimant que ce phénomène s’explique parce qu’il constitue un avantage pour l’espèce, ils ont supposé que les femelles possédant des seins attiraient d’avantage de mâles et donc parvenaient plus facilement à se reproduire.

Les seins, ça ne sert pas qu’à nourrir les enfants ; ça sert aussi à en faire

mardi 10 août 2021

Un Etat de droit – Chronique du 11 aout

Bonjour-bonjour

 

Pour qui veut commenter l’actualité la plus brûlante il n’est que l’embarras du choix : le pass sanitaire vient en premier, mais il est suivi de très près par le crime commis par ce rwandais assassin du prêtre vendéen – à moins que ce ne soit l’arrivée de Lionel Messi à Paris ?

 

Le cas du meurtre du religieux est source de polémique : on reproche à la police de ne pas l’avoir expulsé alors qu’il était sous le coup de quatre OQTF successives – quand bien même ses recours étaient encore en examen. On dit alors : « comment peut-on avoir été aveugle à ce point qu’on ait laissé vivre en France cet homme lesté de quatre obligations de quitter le territoire ? » Même si aucune erreur n’a été commise, il aurait fallu le jeter dehors, avec le droit ou sans le droit.

 

C’est là que ce cas particulier rejoint une question générale, car on semble dire qu’un criminel si exceptionnel aurait dû être traité selon des procédures exceptionnelles. C’est ainsi qu’il y a régulièrement des polémiques autour des remises en liberté de personnes mises en causes dans des affaires criminelles : elles font scandale dans des quartiers où un délinquant vient narguer ses victimes, juste après avoir été arrêté par la police – la quelle est la première à accuser des magistrats de saboter leur travail.

Bref, ce rwandais aurait dû être expulsé alors même que ses recours étaient en cours d’examen, ou maintenu interné en HP même sans justification médicale : qu’importent les principes si on peut ainsi sauver la vie d’un homme ? Or, on est ici dans le registre de la justice, là où les principes sont déterminants, y compris pour les cas les plus concrets.

Que disent les principes ? C’est Proudhon qui nous donne la réponse que voici : « La justice (…) c’est le respect, spontanément éprouvé et réciproquement garanti, de la dignité humaine en quelque personne et dans quelque circonstance qu'elle se trouve compromise et à quelque risque que nous expose sa défense. » Proudhon – De la Justice, 1858. 

- Il est en effet inutile de revendiquer le respect des lois dans les cas où il s’impose sans difficulté : que le citoyen soit soumis à celles-ci sans aucune exception et donc qu’il soit traité avec l’humanité qu'elles imposent, rien d’exceptionnel. La question du respect de la personne humaine se pose justement quand on est dans le cas de criminels – ou de suspects – particulièrement odieux. Que ce rwandais soit un personnage douteux, enfant de génocidaire, livré à des obsessions et parfois à des délires, ne l’empêche pas d’être un homme pour le quel nos lois ont décrété qu'il avait des droits inaliénables, et si l’on veut juger notre justice, alors c’est sur des cas semblables qu’il faut le faire. Qu’il soit privé de sa liberté pour des raisons prévues par la loi, certes ; qu’il le soit pour des soupçons non fondés juridiquement, alors non.

Mais cet oubli des principes rappelés par Proudhon est si commun que c’est, semble-t-il, l’essentiel du travail des avocats que de le rappeler. 

C'est ce qu'on appelle un Etat de droit.

lundi 9 août 2021

Duplicité d’Emmanuel Macro : le pari de l’intransigeance – Chronique du 10 aout


 

Bonjour-bonjour

 

L’obligation du pass : à quelques mois de la présidentielle, le chef de l’État n’hésite pas à cliver : malgré la fronde estivale contre sa stratégie sanitaire, il reste largement soutenu par l’électorat qui pourrait lui être favorable en 2022. (Lu ici)

 

- Oui, chers amis, vous avez bien lu : alors qu’en France la question la plus grave du moment est de savoir si nous saurons endiguer la nouvelle vague de la pandémie et aussi si nous saurons sortir définitivement de cette maladie, on lit dans Le monde, noir sur blanc, que le souci premier du Président serait d’assurer sa réélection en 2022 et qu’il ne prendrait ses décisions qu’après avoir considéré leur impact sur son électorat potentiel. 

On peut s’offusquer de cette lecture de la vie politique, considérant qu’il ne s’agit là que de commentaires de presse qui n’engage ni l’objectivité ni la vérité mais seulement l’opinion d’un chroniqueur ; néanmoins, ne doit-on pas croire Machiavel lorsqu’il dit que la duplicité, qui confère à chaque action politique un double sens, est constituante de l’action du Prince ? Qu'il ne doit pas seulement avoir la force d lion, mais aussi la ruse du renard ?

Je comprends qu’on en soit scandalisé : le seul souci d’un chef d’État devrait être d’agir pour le meilleur dans l’intérêt de ses concitoyens, qu’ils soient ses électeurs ou non. Lorsque Churchill dans son célèbre discours de 1940 promettait aux britanniques « de la sueur du sang et des larmes » (1) il ne se souciait certes pas de son avenir politique. Mais par précaution, admettons quand même que le chef de l’État fasse des choix sanitaires en rapport avec la période électorale actuelle et qu’en début de quinquennat peut-être aurait-il pas fait les mêmes : et alors ? Quelles conséquences ?

 

Les optimistes diront qu’il importe peu que ces calculs soient politiciens du moment qu’on peut quand même les évaluer à l’échelle de leur efficacité sanitaire : après tout qu’importe ce qui se passe dans la tête du Président - du moment que ça marche ? S’agissant de l’intransigeance, on a vu qu’après sa déclaration musclée du 12 juillet on s’est bousculé dans les vaccinodromes. 

Les pessimistes diront qu’il n’y a là qu’une heureuse coïncidence et que l’intérêt électoral reste déterminant – moyennant quoi le seul rôle des élections est de contrôler l’efficacité des dirigeants. Si on ne peut faire mieux que d'élire un corrompu, autant choisir celui qui sera en plus efficace.

« (Par le vote) il s’agit … de savoir si le résultat cherché est atteint, c’est-à-dire si les pouvoirs sont contrôlés, blâmés et enfin détrônés dès qu’ils méconnaissent les droits des citoyens. » écrivait Alain en 1925 (lire ici). Si la duplicité des dirigeants consistait à chercher leur bénéfice personnel par leur efficacité et leur compétence au service de tous, qu’aurions-nous à redire à ça ?

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(1) « I have nothing to offer but blood, toil, tears and sweat » – Premier discours de Churchill en tant que premier ministre devant la chambre des communes le 13 mai 1940