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vendredi 18 mars 2022

Le débat est-il indispensable à la démocratie ? – Chronique du 19 mars

Bonjour-bonjour

 

Un arrêt sur la question du débat me parait nécessaire ce matin, alors que la campagne du Président-candidat est critiquée de partout pour ne pas avoir mis à son programme un débat contradictoire avec ses challengers, certains n’hésitant pas, faute d’une telle confrontation, à remettre en cause la validité de la future élection. Avant la solitude de l’isoloir on veut le rassemblement des candidats débattant du meilleur programme.

Pour soutenir ceux qui pensent que le débat est la source du choix légitime en démocratie, on peut évoquer ce proverbe, venu du moyen-âge et relayé par Montaigne : « Pour néant pense qui ne contrepense » - autrement dit, seule une confrontation entre des thèses opposées peut valider une pensée. Mais on considérerait alors le débat comme un écho de la pratique de la disputatio médiévale, avec argument pro et contra : ce serait le réduire à une rhétorique, et oublier qu’il est aux sources même de la vie démocratique, reconnu comme l’une de ses racines.

Petit retour en arrière : nous sommes au 18ème siècle, et les philosophes de tout bord s’agitent : si l’on refuse l’autorité monarchique, comment penser une nouvelle légitimité politique ?

- Les uns, dont Kant, estiment que la politique est une science dont le but est d’accéder à la vérité ; dans ces conditions, face à l’erreur qui est le fait de la multitude, le savant seul incarne la science authentique ; il est donc le seul à être légitime pour éclairer la marche politique. Oui, un despote est compatible avec un pouvoir démocratique, à condition qu’il soit « éclairé » : Tout pour le peuple, rien par le peuple.

- D’autres, dont Rousseau, estiment que seule la volonté peut constituer la source du pouvoir politique à condition d’être l’expression d’un besoin vital. Point de vérité ni de déduction rationnelle ici : la vérité se démontre, le besoin se vit. La démocratie est l’affaire d’une volonté issue de tous, étant entendu que chaque citoyen l’exprime non comme son choix individuel mais comme celui d’une collectivité : « Rien ne peut être bon pour moi sans l’être aussi pour tous ». Tout le problème est de comptabiliser les avis dont certains peuvent être contradictoires avec les autres. Le débat est-il le meilleur moyen d’y parvenir ?

 

S’il s’agit, comme beaucoup le pensent aujourd’hui, d’éclairer les tenants et les aboutissants des programmes de chaque candidat en le frottant aux autres, alors on est dans l’optique kantienne : le débat démocratique fait partie des débats scientifiques. Si par contre il s’agit, comme on le suggère ici, de hiérarchiser les besoins à satisfaire, alors le débat n’est pas meilleur que le scrutin. 

 

Reste que le débat est indispensable pour sortir chaque citoyen de son quant-à-soi en lui faisant prendre conscience des besoins et des urgences des autres. Mais alors, qu’avons-nous à faire d’un débat qui confronterait des candidats débattant entre eux ? C’est avec nos voisins qu’il faut discuter – Reconstituons les comités de quartiers mais au lieu de débattre des besoins du quartier, faisons-le pour ceux de la nation

dimanche 20 février 2022

Voltaire aurait-il soutenu Éric Zemmour ? – Chronique du 21 février

Bonjour-bonjour

 

On ne parle que de ça en ce moment : Éric Zemmour, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon : ces trois candidats, parmi les plus en vue de l’élection présidentielle, sont à la peine pour réunir les signatures d’élus qui acceptent de les parrainer.

On connait la problématique : ces signatures sont-elles accordées simplement pour attester que le candidat est digne d’accéder au scrutin ; ou bien signifient-elles un soutien aux idées qu’il défend ? Le fait de rendre public leurs signatures fait craindre aux maires que leurs administrés ne l’interprètent comme un soutien politique, alors même que pour la plupart ils sont d’un apolitisme revendiqué. D’où rétention de signatures. 

 

Sur ce sujet, on apprend ce matin que David Lisnard, le maire Les Républicains de Cannes veut aider la candidature de Jean-Luc Mélenchon par "exigence démocratique".

« C’est cette démarche en faveur de Jean-Luc Mélenchon que défend David Lisnard alors même qu’il assume combattre « ardemment ses convictions, ses idées et ses valeurs ». Ces divergences qui ne doivent pas empêcher le candidat de la France Insoumise de pouvoir concourir. « Je pense qu’il faut prendre une initiative pour montrer que le parrainage ne vaut pas soutien et qu’il faut veiller à la libre expression démocratique et républicaine ». (Lire ici)

 

Cette attitude qui prend appui sur l’esprit de la démocratie a été dans le passé celle de Voltaire qui défendait alors la tolérance : dans une lettre datant du 6 février 1770 adressée à l’abbé Le Riche, il s’exprimait en ces termes : « Monsieur l’abbé, je déteste ce que vous écrivez, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez continuer à écrire. »

Voltaire prend la défense de l’abbé Le Riche : pourquoi pas celle d’Éric Zemmour ?

En tout cas on voit combien la démocratie nécessite qu’on domine les préventions politiciennes, combien elle exige de maturité pour que les passions et leurs fureurs n’embrasent pas la vie sociale et politique. C’est cela qu’atteste le débat démocratique et c’est pour cela que toutes les opinions doivent pouvoir s’exprimer et concourir aux suffrages. 

- Reste que depuis le siècle des lumières on estime que la vérité doit pouvoir naitre de ce débat, et que ceux qui ne partagent pas ce point de vue n’y ont pas leur place. C’est la contradiction des démocraties, bien mise en évidence par Saint Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté »

mercredi 30 septembre 2020

« C'était le bordel absolu » – Chronique du 1er octobre

Bonjour-bonjour

 

Que s’est-il donc passé l’autre soir lors du premier débat des présidentielles américaines ? Il n’est pas utile d’énumérer une fois de plus les quolibets, injures, interruptions de l’adversaires. C’est plutôt l’absence définitive de débat qui a choqué les américains : « Je peux le dire : c'était le bordel absolu» a déclaré Dana Bash, correspondante politique pour CNN. (Lu ici)

Ce débat aurait dû avoir pour enjeu la mise en évidence du bilan du mandat précédent, ou la description du programme du suivant. En réalité, chacun avait non pas un interlocuteur, mais une cible ; non pas des arguments mais des insultes ; non pas le souci d’interpeller l’autre, mais la volonté de le faire taire définitivement. Pugilat, disent les journalistes ; logomachie diraient les spécialistes – bordel disent les salles de rédactions.

 

Et il ne pouvait en être autrement, parce qu’on refusait de faire référence à une réalité commune, qui aurait été la réalité, ou du moins une appréciation vérifiable sur laquelle on pourrait discuter. La discussion n’a pu naitre entre les deux hommes, parce qu’aucun des deux n’est parvenu à trouver un ancrage dans une objectivité quelconque, Trump annonçant effrontément des contre-vérités et Biden faisant de même peut-être pour se défendre. Mais de toute façon, pour débattre il faut être deux, et de toute évidence quand il n’y en a qu’un, alors il n’y a pas du tout de débat. Dans un duel, on cherche à détruire l’autre parce qu’aucun accord n’est pensable ; ici, de la même façon il était impossible de rencontrer l’autre sur un terrain commun, faute d’être d’accord sur son existence. 

On dira peut-être que ce qui opposait ces deux hommes, c’était un système de valeurs différent, et que l’un défend l’intérêt des nantis alors que l’autres est à la recherche d’une adhésion populaire capable de faire exister un peuple… En réunissant ces deux entités, on constate que la société américaine est constituée de deux groupes qui ne vivent pas dans le même monde. Deux mondes différents, mais avec un seul système de lois, des héros identiques, un rêve unique ? Ou bien deux mondes différents, mais sans communication, sans territoire commun, entre lesquels il ne peut y avoir que des rapports de force ?

Encore une fois, le débat de l’autre jour avait pour intérêt de révéler ce qu’on hésitait à admettre : il y a deux Amériques, et chacune refuse l’existence de l’autre.