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samedi 28 septembre 2024

La grossesse serait-elle une maladie ? – Chronique du 29 septembre

Bonjour-bonjour

 

En survolant les titres de la presse-Google j’aperçois cette déclaration d’une star du cinéma française : « Je suis tombée enceinte… », la suite pour les abonnés – dont je ne fais pas partie. Mais qu’importe : l’essentiel est dit.

On comprend que je vise l’expression « être tombée enceinte », utilisée au lieu de formules plus corectes, telles que « devenir enceinte » ou « être enceinte » tout simplement.

Si je réagis, c’est que la formule « tomber enceinte » signifie quelque chose quand elle n’est pas simplement une incorrection de langage. Tomber, c’est être diminué, perdre quelque chose. En disant qu’elle est « tombée enceinte » la femme dit en même temps qu’elle est dans une situation qu’elle déplore – du moins qu’elle n’a pas choisie.

Alors, bien sûr l’actrice nous explique peut-être que justement elle est tombée enceinte alors qu’elle ne le souhaitait pas, qu’elle avait autre chose à faire. Mais l’usage devenu courant de cette formule avec une signification neutre laisse planer un doute assez fort, comme si être enceinte était naturellement une situation regrettable : « je suis tombée enceinte », comme on dirait « je suis tombée malade ». La grossesse serait-elle une maladie ?

Une vision optimiste consisterait à croire que cette formule est utilisée sans qu’on pense forcément à une pathologie, qu’on est devant une de ces corruptions du langage comme lorsqu’on dit que quelque formules sont « entendables » (= audibles) ou « regardables » (visible, appréciable).

Le vérité, c’est que les langues ne cessent d’admettre des incorrections qui deviennent correctes du fait de l’usage. C’est un peu ce que disait Wittgenstein avec ses « jeux de langage » : lorsque nous parlons, point de dictionnaire : nous parions sur le sens des mots selon le contexte de la discussion, et si un sens admissible apparait, hé bien nous considérons notre hypothèse comme valable. Alors, bien sûr, toute sorte de quiproquos peuvent intervenir, des significations précises peuvent s’éliminer au profit d’à peu près. Mais ces fautes ne sont que des formules encore jeunes ; lorsque le temps aura pérennisé leur signification, alors il sera correct de dire « je suis tombée enceinte » pour dire simplement qu’on « est » enceinte.

 

mercredi 19 mai 2021

Tous cons ? – Chronique du 20 mai 2021

Bonjour-bonjour

 

La sortie hier du film de J-M Dupontel Adieu les cons a mis en lumière la bizarrerie de cette notion que tout le monde utilise énormément sans savoir exactement la définir.

On a bien sûr demandé à J-M Dupontel ce qu’il entendait par connerie ? Sa réponse a été la suivante : « Vous, moi, nous sommes tous cons. La connerie, c’est ce qu’on est devenu avec ce qu’on a fait de nous. » 

- Bien sûr cette définition sociologisante est un peu courte. On n’oublie pas qu’à l’origine le « con » désigne le sexe féminin. Comment est-il devenu synonyme de bêtise ? Les sémanticiens rappelant qu’au cours du rapport sexuel le sexe de la femme est passif, qu’il se contente d’être ouvert et que seul le pénis s’active vraiment, estiment que le con est le type qui regarde bouche bée les choses arriver sans y rien comprendre (de la même façon le couillon est un idiot qui subit passivement les évènements, un peu comme les couilles qui, bien qu’étant un attribut qui fait l’orgueil de l’homme, restent dehors pendant le coït, ballotant comme des pompons ridicules alors que le pénis pistonne glorieusement).

- On ne peut oublier non plus le caractère envahissant des cons, dont Michel Audiard dit que « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît » - formule qu’on ne rougira pas de citer, vu qu’Audiard l’a probablement pompée chez Thomas d’Aquin (1). Cette définition contredisant la précédente, on peut estimer que la difficulté de définir la notion tient à son homonymie (2). 

Saussure disait : « les mots n’ont pas de sens ils n’ont que des valeurs ». C’est ainsi que les cons ne sont pas les mêmes selon l’épithète dont on les gratifie : les « pauvres cons » sont ds gens qu’on n’aimerait pas fréquenter. Par contre les « braves cons », oui – peut-être qu’on partirait en vacances avec eux. Ce sont en tout cas des gens très fréquentables selon Georges Brassens : « Quand les cons sont braves /… / Ce n'est pas très grave. / Qu'ils commett'nt, / Se permett'nt / Des bêtises, / Des sottises, / Qu'ils déraisonnent, / Ils n'emmerdent personne. »

« A écouter ici chanté par Maxime Le Forestier)

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(1) Omnes stulti, et deliberatione non utentes, omnia tentant. (Traduction : Tous les imbéciles, et ceux qui ne se servent pas de leur discernement, ont toutes les audaces.)

Thomas d’Aquin – Somme Théologique, Prima Secundae, Question 40, Article 6

(2) Terme défini per Aristote au premier chapitre des Catégories : Deux occurrences de mots identiques (ou deux sons identiques) peuvent renvoyer à deux notions distinctes (ex : « kleis » qui signifie clef ou clavicule). 

lundi 10 mai 2021

Sémantique, quand tu nous tiens ! – Chronique du 11 mai 2021

Bonjour-bonjour

 

Pour l’amoureux de la langue française que je suis c’est un bonheur de voir les élus de la Nation se disputer autour du sens d’un mot à introduire dans la Constitution. S’agissant d’introduire la protection du climat dans la Constitution, faut-il dire que la France préserve l’environnement (comme le veut le sénat), ou bien qu’elle garantit sa préservation (formule proposée par l’exécutif) ?

Le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti jouant le rôle de sémanticien de service a « assumé » le choix du verbe « garantir », qui marque « la force de l'engagement » du gouvernement en faveur de l'environnement. Autre sémanticien, autre avis : M. Retailleau a vu dans la formulation du gouvernement l'« introduction du virus de la décroissance dans notre Constitution ».

Querelles sibyllines, qui nous font oublier l’essentiel – à savoir ce sur quoi porterait l’éventuelle protection ?  « Le PS s'est quant à lui focalisé, sans davantage de succès, sur l'idée d'introduire dans la Constitution la protection des "biens communs mondiaux", au rang desquels figurent le climat, l'eau, la santé... ou encore, thème d'actualité, les vaccins. » (Lire ici).

Pour faire bonne mesure, précisons que la formulation voulue par l’exécutif reprend les préconisations de la Convention citoyenne sur le climat (CCC) qu’on lui reproche d’avoir par ailleurs malmené. Du coup les sénateurs se sentent piégés en étant réduits soit à voter sur commande un texte qu’ils n’apprécient pas, soit d’être cantonnés dans « le rôle de méchant » (Hervé Marseille Président du groupe centriste).

 

… Je vous sens, chers amis pris de vertige, et que partis sur une définition de vocables, vous vous sentez perdus dans les chausse-trappes de la politique… Même le plus simple mot, qui désigne la chose la mieux définie qu’il soit, prend un autre sens dès lors qu’il peut servir à autre chose.

Et pourquoi pas ? Wilhelm Furtwängler, le célèbre chef d’orchestre disait : « les autres chefs jouent les notes ; moi je joue ce qu’il y a entre les notes ». Eh bien nos élus eux aussi veulent lire ce qu’il y a entre les mots. Faudrait-il leur reprocher d’être trop subtils ?