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samedi 8 juillet 2023

Vacances d’été : êtes-vous heideggerien(nne) ? – Chronique du 8 juillet

Bonjour-bonjour

 

Vous les avez peut-être déjà repérées sur la plage, ces personnes qui très discrètement sortent leurs smartphones de leur sac de plage et consultent leurs messages. Ces gens sont probablement des « addicts » au travail, incapable de dételer, même durant les vacances.

 

- Il y a bien des explications à de tels comportements : peur de perdre son poste ou d’être remplacé par des collègues plus zélés ; souci de répondre aux exigences de managers très (trop) exigeants ; crainte de voir l’entreprise en perte de vitesse faute d’implication du personnel ; passion pour le travail qui est alors beaucoup plus qu’un gagne-pain. On pourrait aussi imaginer une « programmation » du cerveau qui ne peut changer durant la période estivale. (Lire ici)

- On peut aussi interpréter cette idée de façon banale : nous avons des habitudes, des rails personnels sur les quels nous avons placé nos gestes et nos actes durant l’année, et faute d’avoir su mettre en place à temps des habitudes de remplacement, alors nous ne savons pas faire autre chose, et nous continuons à faire tourner note petite machine. 

 


 

Les philosophes vont soupirer : « On vous avait prévenu : sachez oublier votre vie habituelle, ou mieux : n’ayez pas de vie habituelle » Mais d’autres hausseront les épaules : « Ce souci permanent que rien ne peut chasser, c’est celui qui caractérise la vie d’un être conscient de sa finitude. Oubliez les soucis de la vie professionnelle et vous serez envhi(e) par ceux de la santé, du sommeil des enfants et de la fidélité du mari (ou de l’épouse) »

Vous aurez reconnu les heideggériens, et je veux croire que c’est à eux que vous penserez en fourrant votre smartphone dans votre sac de plage.

vendredi 9 septembre 2022

Et la nature dans tout ça ? – Chronique du 10 septembre

Bonjour-bonjour

 

Je tombe des nues mes chers amis : dans le compte-rendu de la visite du Président aux rencontres agricoles du Loiret, je lis qu’il attend du monde agricole qu’il satisfasse aux objectifs bien connus : nourrir les français tout en respectant l’environnement et en assurant l’indépendance nationale.

- Rien que de très normal me direz-vous. Qu’est-ce donc qui fait sursauter ? C’est que, pour parvenir à ces objectifs, c’est un bouleversement complet qui est demandé au monde agricole : il doit devenir celui des entrepreneurs du vivant. Oui, vous avez bien lu  « entrepreneurs du vivant » ; désormais nos agriculteurs ne travaillent plus la terre, n’exploitent plus les forêts, n’élèvent plus les troupeaux. Leur objet, leur matière première, c’est tout ce qui vit : ce qui pousse dans les champs, ce qui respire sur la terre, mais encore ce qui nage dans l’eau et puis aussi les arbres, les bosquets – et puis aussi la vie sous toutes ses formes, aussi bien celles qui existent que celles qui seront créées par diverses manipulations.… Et pour cela nos bonnes vieilles fermes doivent devenir de véritables entreprises, soumises à la logique entrepreneuriale. Le Président l’a d'ailleurs annoncé fièrement hier : un « réseau d'incubateurs d'entrepreneurs d'entreprises agricoles innovantes » richement doté sera mis en place.

 

Moi, je demande : et la Nature dans tout ça ?

Eh bien, je n’en sais trop rien, mais je redoute qu’elle ne soit plus du tout d’actualité – mais ça, ce n’est pas vraiment un scoop. Déjà en 1954 Heidegger dans son ouvrage « La question de la technique » dénonçait la façon dont les hommes avaient transformé la nature, lui refusant toute spécificité pour la définir en termes de stock dans lesquels nous venons puiser ce qui nous parait utile. Ce que Heidegger appelle « l’arraisonnement de la nature » consiste en effet dans cette opération qui transforme la nature en stock d’énergie à exploiter. (1)

L’ultime étape de ce processus réside dans le moment où l’homme lui-même devient un fonds à consommer. En sommes-nous arrivés là ? Je ne sais pas. En revanche je redoute que l’éviction de la nature au profit du vivant ne soit qu’un peu de poudre aux yeux, dans la mesure où on devine derrière tout ça une logique entrepreneuriale poussée à son paroxysme – 

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(1) Sur cette question, on peut lire ceci

jeudi 17 juin 2021

Lire, c’est relire – Chronique du 18 juin

Bonjour-bonjour

 

La lecture est déclarée grande cause nationale pour la période allant de 2021 à l’été 2022, et plus particulièrement la lecture « à voix haute ». Lire ici.

En effet selon le Président Macron, la lecture à haute voix est incontournable pour « découvrir la beauté littéraire, le rythme et la vérité de la langue française ». On sait que Flaubert écrivait « à voix haute » – entendez qu’il déclamait ses textes en même temps qu’il les écrivait, les faisant passer comme il le disait « par son gueuloir », seul moyen pour lui de vérifier leur équilibre, leur rythme et leur musicalité – ce que la lecture silencieuse ne parvient pas à faire.

Reste que cette lecture apporte aussi une expérience étonnante : on peut en effet lire un texte auquel on ne comprend à peu près rien de façon intelligible pour les autres (expérience que j’ai vécue personnellement au cours de l’enseignement de la philosophie avec des textes confiés à la lecture à voix haute à des élèves qui avouaient ne pas l’avoir compris). 

 

- C’est donc l’occasion de revenir sur un phénomène bien connu, mais généralement oublié : on peut lire intelligemment un texte que l’on ne comprend pas. Et c’est même une règle lorsqu’on lit à haute voix un texte pour la première fois, car on doit à la fois le déchiffrer, le lire et en même temps en comprendre le sens. Que se passe-t-il dans la lecture à haute voix ?

La méthode globale d’apprentissage de la lecture nous a montré que notre cerveau recherchait d’abord des groupes de lettres, donc des mots, et que l’analyse lettre après lettre (le b-a/ba) n’intervenait qu’ensuite. Il parait donc logique de penser que la lecture à haute voix rend perceptible ce phénomène de reconnaissance sans lequel elle ne produirait rien d’intelligible (d’ailleurs la lecture automatique générée par ordinateur prend appui sur des repères déjà mémorisés, ponctuation, groupement de mots, césure des phrases). La découverte d’un texte n’est jamais que la reconnaissance de mots, de phrases déjà présentes dans la mémoire.

On devrait donc admettre que la lecture d’un texte auquel on ne comprend strictement rien ne peut être faite de façon fluide (c’est à dire sans recourir à une analyse mot à mot) qu’à la condition d’être conçu comme s’il s’agissait d’une relecture. Bien sûr ce procédé a ses limites : certains textes (par exemple philosophiques) sont hermétiques à la lecture – à voix haute ou pas. 

Application : lisons à haute voix ce texte de Heidegger qu’on est censé découvrir dans le même temps :

« Ce n'est que parce que — et dans la mesure où — l'homme est devenu, de façon insigne et essentielle sujet, que par la suite doit se poser pour lui la question expresse de savoir s'il veut, et doit, être un moi réduit à sa gratuité et lâché dans son arbitraire, ou bien un nous de la société. Ce n'est que là où l'homme est déjà paraissant sujet qu'est donné la possibilité de l'aberration dans l'inessentiel du subjectivisme au sens de l'individualisme mais, ce n'est également que là où l'homme reste sujet que la lutte expresse contre l'individualisme et pour la communauté — en tant que champ et but de tout effort et de toute espèce d'utilité — a seulement un sens. » (1938 – Lire ici)

On admettra que ce texte ne comporte pas trop de termes techniques et qu’à condition de ne pas chercher à le comprendre dans sa totalité on peut néanmoins le lire en prenant appui sur sa structure syntaxique – comme s’il s’agissait d’un « texte à trous » - et donc le rendre intelligible – à condition toutefois de s’entendre sur ce qu’on dit par là. Si l’on veut dire qu’à une première lecture le sens du texte surgit d’un coup, comme la vérité sortant du puits, on fait fausse route. Car en réalité nous ne comprenons un texte que peu à peu en prenant appui sur une compréhension lacunaire, voire fautive. Et du coup, quand je découvre un texte nouveau, la seule chose dont je sois certain c’est que je ne l’ai pas compris, et que là où ça grippe, là où les mots attendus ne sont pas présents, alors c’est qu’un autre sens est en train d’apparaitre. 

Si je veux comprendre je ne peux lire sans relire : d’abord comme s’il s’agissait d’un texte ancien déjà connu ; ensuite comme un texte nouveau qui émerge des relectures qui s’enchainent.