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samedi 19 juin 2021

Le don n'est qu'un échange suspendu

(Je reproduis ici un dialogue imaginaire publié dans la Citation du jour de décembre 2017 - époque où le très jeune Président Macron usait de leçons ultra-libérales pour instruire le peuple qui venait de l'élire.
Il me semble que ce texte édifiant sera une occasion de méditer les changements intervenus depuis cette année 2017)


Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l’un pour donner, l’autre pour recevoir.
Goethe

- La charité mon bon seigneur !
- Dis-moi, Gueux, qu’est-ce que tu as à me donner pour mériter que je te fasse la charité ?
- Mais mon bon Seigneur, je n’ai rien à donner moi ! Je suis en enfant de Dieu et c’est pour cela que je sollicite votre bonté charitable.
- Sais-tu bien, pauvre déchet, que dans la société nul n’existe s’il ne donne quelque chose aux autres ?
- Mais oui, Seigneur : donnez-moi un liard et vous aurez mérité de vivre au milieu de mon peuple de pouilleux. 
- Ah ! Tu dis que grâce à toi je vais gagner ma place dans ce pays en étant mieux considéré, et tu crois que je vais gober ça ? 
- Mais, Gracieux seigneur, regardez les monastères comme ils distribuent généreusement la soupe aux nécessiteux : c’est pour donner l’exemple de la charité universelle.
- Eh bien, va sonner à la porte du couvent : il y en a justement un à côté.
- Mais il est fermé pour cause de conflit dans la hiérarchie. Voilà pour quoi je suis à la sortie de cette boulangerie à demander l’aumône.
- C’est juste, et je suis pris de compassion pour toi, pauvre traine-misère. Aussi voilà ce que je vais te donner : c’est un conseil. Va donc sonner à la porte de Pôle-emploi, eux ils vont te donner un travail et avec cela tu auras de quoi donner de l’argent au boulanger pour ne plus crever de faim.
- Mais alors, Noble seigneur, il n’y a donc plus personne pour donner aux pauvres ? 
- N’as-tu pas entendu Notre-Jeune-Président ? Lui il l'a dit - et très clairement encore : dans la société d’aujourd’hui, pour exister il faut échanger. Le don n’existe pas, il n’est qu’un échange suspendu : si on te donne donc aujourd’hui, c'est pour recevoir quelque chose demain.

samedi 26 décembre 2020

Que faire des cadeaux du Père Noël ? – Chronique du 27 décembre

Bonjour-bonjour

La famille, les amis, ont été particulièrement généreux on dirait, parce que je vois que votre petit 2 pièces-terrasse est envahi ! Même en admettant que vous allez vous débarrasser des objets devenus caducs du fait de la venue de leur remplaçant dans la hotte du Père Noël, il reste pas mal de choses qui ne vont pas trouver place dans vos placards.

- Et puis, avouez-le, il y a surtout des « choses » que vous avez reçues de gens mal inspirées, ou pas inspirés du tout comme ceux qui vous ont offert tous ces machins immettables ou insupportables à regarder : un tee-shirt humoristique ; le coffret de parfum Yves Rocher ; la carte-cadeau de France-Loisirs ; des bougies-senteur : bref, pas forcément le pire du pire, mais quand même pas non plus des objets qui font rêver.

- No problemo : je ne vais pas tarder à bazarder toutes ces cochonneries sur le Bon Coin. D’ailleurs on est de plus en plus nombreux à le faire et ça ne choque plus personne.

- N’aurez-vous pas quand même un peu honte de l’avoir fait ?

- Honte sûrement pas ; ce qu’on m’offre m’appartient et je fais ce que j’en veux.

- Oui, oui… Et vous iriez dire à ces généreux donateurs que vous avez revendu leur cadeaux ?

- Hum…

 

Bon, chers lecteurs, vous constatez comme moi que ça ne va pas de soi. Mais rassurez-vous, il y a une autre solution : tous ces objets, ne les vendez pas – donnez-les. Oui, on le reconnaitra, donner est plus moral que vendre. C’est comme ça, même en pays capitaliste, où la transformation des choses en marchandise est une règle de base (1), cette marchandisation de la générosité heurte un peu nos valeurs. Oui, nos valeurs : celles qui sont issues de nos racines, chrétiennes ou républicaines - qu’importe ? Que ce soit par charité ou par respect pour la dignité humaine, donnez à ceux qui n’ont pas. D'ordinaire le cadeau n’est jamais tout à fait gratuit, on attend en retour quelque chose ; un contre-cadeau (comme avec le potlatch) ou la reconnaissance : en donnant vos cadeaux de noël, ne cherchez-vous pas quelques chose comme ça? Du coup, ne va-t-il pas vous rester un petit bout de mauvaise conscience ?

Pour éviter cette pollution, donnez donc ces cadeaux parce qu'ils vous embarrassent. Donnez au pauvre en lui disant : « Tenez, mon brave, prenez ça. Inutile de me remercier, ça me débarrasse. »

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(1) Voir « La société du spectacle » le célèbre livre de Guy Debord 

jeudi 24 décembre 2020

A child is born – Chronique du 25 décembre

 

 


 

Haendel – Le Messie A child is born à écouter ici

 

Bonjour-bonjour

 

Aujourd’hui c’est Noël et nous sommes nombreux à nous dire que, si la fête n’a pas été à la hauteur des autres années, en même temps quelque chose nous est resté : c’est quelque chose de plus intime, à la fois émouvant et radieux ; je veux parler de l’émerveillement de la nativité.

A Noël on a l’habitude de nous faire écouter l’Hallelujah du Messie de Haendel et certes c’est un air qui soulève l’âme d’allégresse quand bien même on n’en comprendrait pas les paroles. Mais il y a un autre air dans le Messie, tout autant allègre et qu’on peut encore plus justement écouter à Noël c’est « For unto us a child is born » :

« For unto us a Child is born, unto us a Son is given, and the government shall be upon His shoulder; and his name shall be called Wonderful Counsellor, the Mighty God, the Everlasting Father, the Prince of Peace. » –  à écouter par exemple ici (1)

Noël, que nous soyons religieux ou sceptiques, ou simplement indifférents, nous touche par ce miracle de la Nativité, miracle que les croyants accueillent comme un don de Dieu, célébré comme une promesse de rédemption ou de paix (comme dans ce passage du Messie) et que les athées considèrent comme le retour d’un mythe sans doute aussi vieux que l’humanité elle-même : la mise en scène du miracle de la vie. Mais, même si cette naissance de Noël n’est qu’un mythe, il touche une émotion fondamentale en nous tous, et c’est l’occasion de le revivre.

- Jésus ne serait donc qu’un miracle fort trivial, celui de l’apparition de la vie ? On pleurerait de joie comme on pleure à la naissance de son enfant ? Sans doute, mais pas seulement, car il y a dans la Nativité quelque chose de plus que les prêtres célèbrent à la messe de Noël, mais que chacun peut retrouver en lui : ce miracle, c’est celui du don. Jésus n’est pas un quelconque enfant qui naît ici, dans telles circonstances, mais il est annoncé par les prophètes : Un fils nous est donné, dit Isaïe, et c’est cela que nous ressentons. C’est ce don qui va au cœur de l’humain, et si pour l’athée ce don n'est pas le fait de Dieu mais une manifestation profane de l’humain lui-même – cela reste le don de la vie fait au vivant. C’est peut-être un mystère difficile à explorer, mais justement le mythe est là pour nous l’éclairer : c’est pour nous que cette vie apparait et c’est cela que cette fête nous fait revivre.


... Mais avons-nous encore besoin d'un mythe? Si Noël est cette année une célébration particulièrement sensible c’est aussi qu’en cette période d’épidémie, ou la mort personnelle est une menace qui peut être ressentie par n’importe nous pouvons vivre cette émotion du don de la vie : on se rappelle que Boris Johnson a « vécu » la proximité de la mort durant sa covid et qu'il a senti un médecin se pencher sur lui et lui donner les soins qui l’ont conservé en vie ; et il en a été si bouleversé qu’il n’a pas hésité à donner à son enfant, né peu après, le prénom de ce médecin, en reconnaissance de ses soins.

On dit que Noël est devenu une fête profane – peut-être. Mais profane ou pas, il y a de l’ineffable en elle.

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(1) En français « Car un enfant nous est né, un fils nous est donné, Et la domination reposera sur son épaule ; On l'appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix. » C’est un extrait du livre d’Isaïe, 9 :6