Affichage des articles dont le libellé est Ronsard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ronsard. Afficher tous les articles

samedi 8 juin 2024

Petite philosophie des souvenirs – Chronique du 9 juin

Bonjour-bonjour

 

Les célébrations d’évènements mémoriels qui font appel à des reconstitutions et à des évocations peuvent interroger : par exemple, pourquoi faire revivre le débarquement allié de juin 1944 ? Dans la vie quotidienne ces souvenirs ont-ils une quelconque importance ?

 

Ces questions soulèvent le problème du mode d’existence du temps dans notre conscience, qu’il s’agisse du présent du passé ou du futur. On sait que Saint Augustin estimait que le seul mode d’existence du temps était le présent, durée évanescente et décliné selon trois modalités : le présent qui ne fait que passer ; le passé qui est un présent qui est devenu néant ; le futur qui est un néant qui tend à advenir.

 

Nous avons dit que ces commémorations supposaient un retour vers le passé. Mais encore faut-il qu’il y ait un passage entre le présent et le passé : soit on sort du stock de souvenirs ceux qui comportent des images de ces évènements passés ; soit on constate qu’il n’y a pas besoin de retourner vers le passé, parce qu’il y a survivance du passé dans le présent. C’est un passé qui n’est pas passé.

 

- En effet, les souvenirs sont parfois du présent gelé, enchâssé dans une durée qui, bien que passée, reste ancrée dans le présent, comme si aucune rupture n’avait eu lieu, comme si aucun changement ne pouvait le rendre périmé. J’évoquais hier les cérémonies commémorant le débarquement du 6 juin 44 avec le terme de « jubilé » – et c’est bien cela qu’évoque le jubilé : « Un jubilé est une fête marquant un intervalle de 50 ans et aussi l'anniversaire joyeux d'un événement dont les effets se prolongent dans le temps (règne, mariage, etc.). » (Lu ici)

- Je disais que les souvenirs sont parfois vécus comme du présent parce qu’ils restent en communication directe avec lui ; mais le plus souvent les souvenirs sont vécus comme du déjà-plus, images de ce qui est irrémédiablement anéantis. Quoiqu’ils restent présents dans la mémoire ils sont affectés de l’indice du néant ; la nostalgie se nourrit de cette sorte de souvenirs. Les anniversaires participent de l’évocation de ces souvenirs : « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle » dit la vieille femme se souvenant de ce passé perdu à jamais, et dont le souvenir est le seul mode d’existence. Lui perdu, plus rien en reste.

 

- Reste quand même un dernier problème : qu’est-ce qui explique que certains évènements du passé restent gravés dans nos mémoires comme s’ils venaient de se dérouler ; et réciproquement pourquoi certains souvenirs sont frappés de ce coefficient d’irréversibilité et de nostalgie ? 

samedi 28 octobre 2023

Le temps s’en va, le temps s’en va ma Dame … - Chronique du 29 octobre

 


Bonjour-bonjour

 

Je vous vois, chers amis, épanouis et heureux ce matin pour avoir dormi une heure de plus. Qu’il faut peu de choses pour faire votre bonheur ! Mais les insomniaques ne sont pas comme vous : une heure d’insomnie en plus, merci bien !

Mais ce n’est pas de cela que je vais vous entretenir : il s’agit de l’incompréhension de beaucoup devant la changement d’heure : faut-il avancer les aiguilles de l’horloge ou les reculer ?

Qu’est-ce donc qui avance ? Le temps, ou l’horloge ? Nous sommes devant le même problème de comprendre pourquoi, quand le train démarre, nous ne voyons bouger que le quai. C’est un problème de relativité du temps, pas celle d’Einstein, mais celle de Ronsard : 

 

Le temps s'en va, le temps s'en va ma Dame,

Las ! le temps non, mais nous nous en allons.

Pierre de Ronsard – Sonnet à Marie (lire ici)

 

Mais, une heure de plus sur l’horloge, qu’est-ce ça change ? Oh, bien sûr rien n’a changé depuis hier soir, sauf que je regarde mon horloge avec méfiance : a-t-elle bien enregistré l’heure nouvelle ? Et puis aussi par rapport à quoi on évalue le changement : il n’existerait pas sans point de comparaison. 

- Concernant le temps, nous percevons deux choses : d’une part l’existence de son écoulement, par exemple en constatant les changements enregistrés par notre corps ; et puis l’existence de la durée, par laquelle il nous faut attendre, quelle que soit l’impatience qui nous envahit.

Pour le premier point, on peut relire le Sonnet à Marie où Ronsard explique à une jeune Dame qu’il faut profiter de son corps tant qu’il est jeune pour faire crac-crac avec le poète – tant qu’il le peut encore. Les institut de beauté sont là pour le vérifier : on sait très bien que le temps nous ronge.

Quant à la durée, seule la mémoire et ses sortilèges nous importe.

Sortilège du temps passé restitué comme si la durée n’existait pas : la "madeleine" de Proust est évoquée pour signaler son existence.

Et puis, autre sortilège, le pire peut arriver : nous perdons la mémoire et avec elle l’épaisseur de la durée vécue. Plus de temps ; rien que des instants disjoints dont chacun est à la fois le premier et le dernier. Alzheimer a fait son entrée ; il ne ressortira plus. Pour lui, ne vous fatiguez pas à changer l’heure de vos montres : son cadran ne comporte qu’une une aiguille qui revient à zéro sitôt l’unique instant écoulé.

samedi 6 mars 2021

Marie (…) / Sucez-moi toute l'âme éparse entre vos bras… – Chronique du 7 mars

Bonjour-bonjour

 

Ce vers de Ronsard, je le citais il y a 3 jours pour évoquer notre besoin d’embrassades empêchées depuis un an par le virus. Je n’y reviendrai pas, sauf à demander : où donc se situe l’âme que Marie devrait embrasser ? 

- Ronsard a pensé que l’âme est « éparse » dans le corps, donc que transie d’amour, notre âme se répand un peu partout en nous.

- Certains voudront la situer dans le siège de la virilité, mais ce serait inapproprié puisque les femmes seraient écartées de cette situation, à moins de la situer dans l’organe du plaisir féminin. Mais outre que ça décalerait l’âme de la puissance virile vers la sensation de jouissance, ça aurait l’inconvénient de refuser l’identification de l’âme masculine et de l’âme féminine. 

- D’ailleurs, nul besoin de venir vers ces subtilités pour trouver des références. On connait en effet ce passage de la République où Platon distingue trois parties dans l’âme : l’âme intellective, l’âme irascible et l’âme concupiscible. La première siège dans la tête ; la seconde dans le poitrine (le cœur) ; la troisième dans le ventre (= le bas-ventre). L’âme peut être ainsi divisée en plusieurs parties parce que pour les grecs l’âme est conçue comme un souffle immatériel (le pneuma) source de mouvement et de détermination. Tout ce qui bouge ou agit en nous sans avoir à y être poussé par une cause extérieure est ainsi identifiable à une âme.

- On la localisera plus tard exclusivement dans le cœur parce que l’âme est identifiée au courage. Tuer un homme, c’est le frapper là où se situe son âme, c’est-à-dire dans la poitrine (« Soldats, visez droit au cœur ! » crie le maréchal Ney au peloton d’exécution). 

- Mais l’âme continue sa migration et on la retrouve ensuite sur le front, entre les deux yeux, localisation illustrée par la célèbre « botte de Nevers » (un coup d’épée entre les deux yeux, imaginée par Paul Féval dans son roman Le Bossu)

 


Vu ici

 

- L’idée majeure est que la manière dont un homme est tué équivaut à la destruction de son âme. Les films d’autrefois ne s’y trompaient pas : les « bons » mouraient d’une balle au cœur, comme le maréchal Ney ; les méchants périssent anéantis par une balle entre les yeux. On notera aussi que les suicidés peuvent se mettre une balle dans la tête, détruisant ainsi leur âme intellective. Mais que penser de ceux qui se logent une balle dans la bouche ? (1)

------------------------------

(1) Dans le même ordre d’idées mais plus trash, on trouve dans les Valseuses (le film de Bertrand Blier) le suicide du personnage incarné par Jeanne Moreau : « Ils font la rencontre de Jeanne (Moreau), une femme mûre avec laquelle ils vont au restaurant puis passent une nuit d'amour. Elle se suicidera le lendemain matin, d'une balle dans le vagin. À la Française » (Lire ici)

mercredi 3 mars 2021

Noli me tangere – Chronique du 4 mars

Bonjour-bonjour

 

Noli me tangere, ne me touche pas ! 

 

 

Véronèse – Le Christ apparaissant à Marie-Madeleine (Musée de Grenoble)

 

Cette phrase par la quelle Jésus ressuscité retient le geste de Marie Madeleine n’évoque-t-elle pas cette période que nous vivons encore et qui dure maintenant depuis un an, durant laquelle nous n’avons ni touché, ni étreint, ni embrassé nos parents ou nos amis ? (1) Et si c’était là le fait le plus important de cette période, celui qui restera dans les mémoires, ou qui marquera le plus la société ? Tout comme l’occupation allemande des années 40 a été marquée par les rationnements et le marché noir, l’année 2020 serait celle de l’absence de contact avec nos semblables, la perte du toucher – peau contre peau, chair contre chair ? On sait en effet que depuis sa naissance le petit enfant a conservé ces contacts physiques avec le corps maternel d’abord, puis avec celui ses proches ensuite – au point que leur interruption cause de graves troubles dans son développement.

On cherche à contourner l’effet de ces barrières sanitaires par l’usage de la vidéo transmission, Zoom ou Skype ; mais on fait comme si la dématérialisation n’avait pas d’effet. Quelle naïveté ! Comme si le baiser donné à l’écran venait véritablement se déposer sur le visage ami…

Ronsard dont on connait l’épicurisme caractérisait ainsi la mort : le moment où le corps perdu nous ne pouvons plus nous embrasser : « Marie, baisez-moi / … Sucez-moi toute l'âme éparse entre vos bras ; (…) / Non, ne la sucez pas ; car après le trépas / Que serais-je sinon une semblance vaine, / Sans corps, dessus la rive, où l'amour ne démène / (Pardonne-moi, Pluton) qu'en feintes ses ébats ? » Ronsard – Second livre des Amours 

 

Oui, durant cette période de covid, ne serions-nous pas autre chose que des morts vivants ? Mais si c’etait vrai, alors arrêtons de réclamer le droit de sortir et de boire au café ou de manger au restaurant avec les amis. Proclamons plutôt que personne n’a le droit de nous empêcher de nous embrasser !

Certes cet éloignement est aussi la marque de certaines civilisations, telle que la japonaise où le souci de l’hygiène tourne à la phobie du contact. Mais justement, c’est au Japon que sont nés ces « Bars à câlins » qui visent à restaurer ces moments d’échange où les corps parlent au corps. On dira que ce sont des lieux de prostitution déguisés, comme certains salons de massages ; mais on aurait tort comme le prouvent ces descriptions

Le covid terminé, vite: ouvrez des bars câlins à la place des restaurants en faillite !

-----------------------------------

(1) « Ne me touche pas » dit Jésus à Marie Madeleine à laquelle il apparait lors de sa résurrection (Évangile de Jean 20,17). Bien sûr on peut traduire aussi cette phrase par « Ne me retiens pas », mais elle a été comprise comme un refus du contact formule assez bien évoquée par ce tableau de Véronèse.