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lundi 13 octobre 2025

Gloire aux survivants – Chronique du 14 octobre

 

 

Soldats russes – 9 mai 2025

 

 Bonjour-bonjour

 

Voyez ces jeunes hommes photographiés à Moscou au défilé du 9 mai dernier : leur énergie est peut-être déjà éteinte, ensevelie dans la mort, comme celle de plus de 100000 de leurs compagnons, morts au combat durant ce début d’année 2025.

On lit en effet que « la Russie a subi en Ukraine au cours des huit premiers mois de l’année 2025 des pertes plus élevées que jamais. » Elle y aurait en effet perdu 281 550 soldats, soit dans le détail : 86 744 soldats tués depuis le début de l’année, auxquels s'ajoutent 33 966 portés disparus - plus 158 529 blessés et 2 311 capturés.

Mais nous ne sommes pas capables de penser cet anéantissement : le miracle de la vie est tel qu’on oublie les morts : ils ne sont plus là – pleurons-les et puis faisons la fête avec les vivants. Voilà ce que nous ont rappelé les images du retour en Israël des otages du 7 octobre.

La vie continue… Oui, et son éternel retour est là pour nous en persuader. Si ces beaux soldats russes sont entrain de pourrir en terre, de nouveaux soldats ont déjà pris leur place. Qui voit la différence ?

« Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place ». Vous pourrez faire autant de monuments aux morts que vous voudrez : la régénération c’est la vie – mais c’est aussi l’oubli.

jeudi 2 octobre 2025

L’amnésie des fessiers – Chronique du 3 octobre

Bonjour-bonjour

 

Figurez-vous que ce matin, poursuivant une info un peu louche relatant la manie d’un animateur TV de mordre les fesses de ses collaboratrices (cf. ici), Google, suivant une logique obscure, me conduit droit vers cette stupéfiante information : il existe un syndrome de « la fesse morte ».

Bigre ! Risquons-nous de mourir par petits morceaux, à commencer par nos fesses ?

- Pas du tout ; lisant un peu plus loin, on trouve ceci : « le nom alarmant de « syndrome de la fesse morte », /ne signifie pas que/ votre postérieur … va mourir. Il fait référence au manque d’activité et de mouvement lors d’une position assise prolongée. Conséquences : vos muscles fessiers sont plus lents à s’activer et des douleurs peuvent apparaître. »

Bon – on pense alors que c’est une sorte d’ankylose et rien de plus. Mais non – cette information est beaucoup plus stupéfiante : il s’agit d’un syndrome, appelé également « amnésie des fessiers ». Selon le docteur Chris Kolba « l’amnésie fessière » se produit parce que « la position assise entraîne une surutilisation des fléchisseurs de la hanche et une sous-utilisation des fessiersAu fil du temps, le corps « oublie » comment activer correctement cette zone, ce qui entraîne une faiblesse et des douleurs associées »

 

Oui, vous avez bien lu : à force de rester assis de manière prolongée, notamment au bureau notre corps « oublie » l’existence de nos fesses, ce qui entraine des douleurs au niveau des fessiers ou du bas du dos.

Que faire ? Plus d’exercice ? Oui, bien sûr, mais vu la nature de cette pathologie, il y a également des précautions très spécifiques à prendre. Jane Konidis (spécialiste en médecine physique et en réadaptation) conseille de régler une alarme pour se lever « toutes les 30 à 50 minutes » et « tapoter doucement ses fesses du bout des doigts ». Cela permet de rappeler au cerveau que « ces muscles sont là ».

Là, je vous sens intéressé : s’adresser à son corps comme on parlerait à un ado un peu flemmard qui trainerait dans son lit à l’heure du lycée – ça nous parle. Mon corps est en réalité comme une petite famille dont les principaux organes doivent être stimulés à l’aide d’une mémoire qui nous alerte régulièrement. 

- Drrring ! C’est ton estomac. Il te rappelle qu’il est vide

- Tic-tac/Tic-tac : C’est l’heure d’aller dormir.

- Boum-bada-Boum: la voisine est à sa fenêtre – ça se réveille dans le calcif. Il faut prendre les dispositions qui s’imposent.

 

Je vous quitte : je vais faire le tour de mon corps pour voir si tout le monde est bien à son poste.

lundi 2 juin 2025

Salle de la reddition à Reims : la mémoire des traces – Chronique du 3 juin (1)

Bonjour-bonjour

 

On annonce aujourd’hui la mort à 93 ans de Pierre Nora qui était surtout connu pour être le maître d’œuvre des Lieux de mémoire, ces lieux qui, par la force de la volonté humaine ou le travail du temps, sont devenus un élément symbolique du patrimoine commémoratif de la communauté française. Considérés aujourd’hui comme liés principalement à la déportation et aux faits de la guerre 39-45, on peut aussi y ajouter ces champ de bataille encore visibles aujourd’hui, où encore ces lieux où se retrouve le souvenir d’anciennes pratiques, tels que les places de Marché ou le tracé de fortifications – sans oublier (pourquoi pas ?) les héros dont on conserve la tombe.

Souvenir, lieux mémoriels, autant de façon de dire que la mémoire des traces, celle qui est liée aux évènements eux-mêmes est dotée d’un fort potentiel émotionnel. C’est ainsi que le livre récent de Sylvain Tesson, intitulé Les piliers de la mer évoque l’escalade entreprise tout autour du monde de ces « Stack », terme qui désigne en anglais les piliers de la mer, détachés de la côte. « Autour du monde, ces sentinelles de roche se dressent par milliers devant les falaises côtières. »

 


L’un des stack le plus connu en France, celui de l’aiguille d’Étretat, illustre parfaitement ces lieux qui portent la trace de l’état passé de la côte.

 

- On a beaucoup discuté l’entreprise de Pierre Nora qui a débouché sur le « devoir de mémoire » instituant une obligation de conserver cette « mémoire des traces » - sans doute en espérant que cette mémoire permettait d’activer l’autre, celle des récits et du « narratif » pour parler comme aujourd’hui. 

Mais quelle différence ? Si les lieux de mémoire de Pierre Nora sont des lieux authentiques, on ne compte plus aujourd’hui les « Mémorials » entièrement neufs dont la seule réalité est de faire écho à des évènements dont on veut réactiver le souvenir.

D’ailleurs, la distinction entre le « lieu » et le « narratif » est un peu artificielle. Les lieux n’ont de réalité que pour autant qu’ils sont imprégnés de l’histoire qu’ils portent. Par exemple, la « salle de la reddition » à Reims où a été signée la capitulation allemande le 7 mai 1945 (demain 80 ans) n’est un lieu porteur d’émotion que pour autant qu’on possède déjà le récit de l’évènement qui y eut lieu.

Or, à part l’émotion, je ne vois pas sur quoi porterait le devoir de mémoire.

mardi 15 avril 2025

Je ne sais pas que je sais – Chronique du 16 avril

Bonjour-bonjour

 

Il y a eu Socrate avec sa devise : « Je suis le plus savant de tous les hommes : eux, ils sont ignorants mais ils ne le savent pas ; tandis que moi, je sais que je ne sais pas ». Et puis il y a les psychologues qui ont aidé les malheureuses victimes du chirurgien Joël Le Scouarnec et qui disent : « Même sans souvenirs, les victimes peuvent souffrir, car il est possible de savoir sans savoir » … 

Comment cela ? Lisons cet article : « Depuis le début du procès devant la cour criminelle du Morbihan en février, les témoignages des très nombreuses parties civiles ne laissaient pas vraiment de place au doute : oui, même sans souvenirs, les victimes pouvaient avoir gardé des séquelles de leur agression. Bon nombre d’entre elles ont évoqué des troubles inexpliqués, des dépressions, des blocages sexuels ou encore une crainte du milieu médical. »

- Admettons. Mais alors, étendons ceci à notre existence entière : il y a eu très certainement au cours de notre existence beaucoup de traumatismes qui ont laissé de telles traces, des situations dans lesquelles nous éprouvons nous aussi, comme affirmé ci-dessus « des troubles inexpliqués, des dépressions, des blocages sexuels ou encore une crainte du milieu médical ». Supposons que vous ayez la phobie des piqûres, au point que vous ayez refusé le vaccin pour vous protéger du covid : cela signifie que dans votre petite enfance vous avez eu un monsieur en blouse blanche qui, avec un gentil sourire a planté une aiguille dans votre petit bras.

- Soit : mais comment ça marche ? Le traumatisme a été oublié, mais la réaction que vous avez eue alors est restée imprimée dans votre mémoire : il y a eu élision du traumatisme mais pas de ses effets. Comme si, prenant un marteau, votre main se mettait à trembler et un malaise vous envahissait, alors même que vous avez oublié le moment où vous vous étiez flanqué un bon coup sur le doigt. 

Concluons que ces troubles manifestés par les victimes endormies au moment du viol ne sont pas si exceptionnels que cela, au point qu’on est en droit de se demander s’il ne faudrait pas mieux ne jamais révéler ces traumatismes qui risquent d’aggraver ces symptômes ? A moins de croire comme les psychanalystes que le souvenir restauré, ce sont les symptômes qui disparaissent ? 

Malheureusement, les témoignages du procès Le Scouarnec font apparaitre un redoublement des souffrances : celles dues au traces de l’agression s’ajoutant à présent à celles de l’agression elle-même. 

Au point qu’on se dit qu’il vaudrait mieux « ne pas savoir qu’on sait »

mercredi 12 juin 2024

Voltaire : sa statue en résine type « Versailles » - Chronique du 13 juin

Bonjour-bonjour

 

"Placée square Honoré-Champion, cette parcelle de verdure située dans le VIe arrondissement de Paris, cette statue en résine replace l’ancienne en pierre abimée après les dégradations dont elle avait été victime en 2018 lorsque la personne de Voltaire était attaquée à cause de sa fortune constituée en partie grâce au commerce avec les colonies françaises." (Lire ici)


Le monument est fait de « résine marbre, type Versailles », explique Béatrice Salmon, directrice du Centre national des arts plastiques (Cnap), « Il y a plus de marbre, c’est un gage de qualité réelle, de résistance au temps, ça garantit la durabilité. » Le précédent, en pierre, n’avait pas supporté les faits de vandalisme, son nez avait même été cassé. On appréciera cette conception de la dignité de la matière des œuvres d’art : être résistantes aux intempéries… et au vandalisme.

 

Au sujet des condamnations que la « cancel culture » a prononcées à l’encontre de Voltaire,  Karen Taïeb, adjointe d’Anne Hidalgo en charge du patrimoine a répondu ceci : « Honorer Voltaire ne veut pas dire être en accord avec lui sur toute la ligne mais c’est reconnaître l’héritage littéraire, philosophique, épistolaire et théâtral, l’intelligence fine, la richesse de l’œuvre et l’écriture particulièrement talentueuse » ajoute 

Commentaire bien frileux alors que le piédestal de la statue de Voltaire à Ferney énumère aujourd’hui encore ses générosité dont le souvenir est toujours présent dans ce village où il s’était réfugié à la frontière suisse :



- Alors, c’est vrai l’origine de la fortune de Voltaire reste encore aujourd’hui assez brumeuse : on a pourtant acquis la certitude qu’elle provient de placements financiers particulièrement fructueux suite à son exil londonien après avoir été embastillé en 1726 en raison d’une altercation avec le chevalier de Rohan. On reste pourtant confondu par la sottise du mouvement qui veut condamner les actes du passé à la lumière des principes actuels. Nous ne voulons pas voir que nos principes intemporel ont pourtant été inventés dans des circonstances historiques.

samedi 8 juin 2024

Petite philosophie des souvenirs – Chronique du 9 juin

Bonjour-bonjour

 

Les célébrations d’évènements mémoriels qui font appel à des reconstitutions et à des évocations peuvent interroger : par exemple, pourquoi faire revivre le débarquement allié de juin 1944 ? Dans la vie quotidienne ces souvenirs ont-ils une quelconque importance ?

 

Ces questions soulèvent le problème du mode d’existence du temps dans notre conscience, qu’il s’agisse du présent du passé ou du futur. On sait que Saint Augustin estimait que le seul mode d’existence du temps était le présent, durée évanescente et décliné selon trois modalités : le présent qui ne fait que passer ; le passé qui est un présent qui est devenu néant ; le futur qui est un néant qui tend à advenir.

 

Nous avons dit que ces commémorations supposaient un retour vers le passé. Mais encore faut-il qu’il y ait un passage entre le présent et le passé : soit on sort du stock de souvenirs ceux qui comportent des images de ces évènements passés ; soit on constate qu’il n’y a pas besoin de retourner vers le passé, parce qu’il y a survivance du passé dans le présent. C’est un passé qui n’est pas passé.

 

- En effet, les souvenirs sont parfois du présent gelé, enchâssé dans une durée qui, bien que passée, reste ancrée dans le présent, comme si aucune rupture n’avait eu lieu, comme si aucun changement ne pouvait le rendre périmé. J’évoquais hier les cérémonies commémorant le débarquement du 6 juin 44 avec le terme de « jubilé » – et c’est bien cela qu’évoque le jubilé : « Un jubilé est une fête marquant un intervalle de 50 ans et aussi l'anniversaire joyeux d'un événement dont les effets se prolongent dans le temps (règne, mariage, etc.). » (Lu ici)

- Je disais que les souvenirs sont parfois vécus comme du présent parce qu’ils restent en communication directe avec lui ; mais le plus souvent les souvenirs sont vécus comme du déjà-plus, images de ce qui est irrémédiablement anéantis. Quoiqu’ils restent présents dans la mémoire ils sont affectés de l’indice du néant ; la nostalgie se nourrit de cette sorte de souvenirs. Les anniversaires participent de l’évocation de ces souvenirs : « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle » dit la vieille femme se souvenant de ce passé perdu à jamais, et dont le souvenir est le seul mode d’existence. Lui perdu, plus rien en reste.

 

- Reste quand même un dernier problème : qu’est-ce qui explique que certains évènements du passé restent gravés dans nos mémoires comme s’ils venaient de se dérouler ; et réciproquement pourquoi certains souvenirs sont frappés de ce coefficient d’irréversibilité et de nostalgie ? 

samedi 10 février 2024

Une longue anamnèse – Chronique du 11 février

Bonjour-bonjour

 

Dénonciation de viols et harcèlement sexuels remontants à plus de 20 ans ; déboulonnage de statues de héros historiques dénoncés à présent comme esclavagistes ; cancel culture…

Seule l’indifférence où ses romans sont tombés aujourd’hui semble avoir protégé la Comtesse de Ségur du pilori où ses violences sur enfants et les perversions auxquelles ceux-ci se livrent sont complaisamment décrits. 



Madame Fichini bat Sophie sans pitié

 

Nul doute qu’une réédition des romans de la Comtesse de Ségur la condamnerait radicalement. C’est que notre époque est bien révisionniste : nous jugeons le passé non pas à l’aune de ce qu’il fut, mais à celle de nos valeurs présentes. Mais cette révision concerne aussi notre vécu plus intime. D’où la réévaluation de nos sentiments d’hier qui sont jugés selon leurs conséquences d’aujourd’hui :

--> La longue anamnèse par la quelle Judith Godrèche parvient à mettre au jour les épisodes de sa soumission à Benoit Jacquot relève selon moi de ce processus.

Il n’est pas surprenant que les souvenirs lointains soient reconstruits avec des matériaux qui ne viennent pas forcément tous de la mémoire du sujet : sans aller jusqu’à la psychanalyse, la psychologie l’a montré abondamment. Il peut donc se faire que cette reconstruction soit élaborée dans le contexte de valeurs qui n’existaient pas à l’époque. Un premier amour est bien de ce genre : comment restituer la vérité de ce qui fut vécu alors, quand la remémoration se fait à une époque où ce contexte existe bel et bien ? Et je dirais volontiers que cette réélaboration ne porte pas seulement sur les évènements, mais aussi sur leur sens, sur leurs intentions, leurs conséquences effectives pour la vie écoulée depuis. 

On n’est donc pas seulement dans des relations de séductions, mais aussi d’un vécu plus général, tel que celui qui se développe avec les parents, avec tel prof particulièrement admiré, ou tout autre situation qui a basculé dans le passé, mais qui est maintenue artificiellement dans le présent.

samedi 28 octobre 2023

Le temps s’en va, le temps s’en va ma Dame … - Chronique du 29 octobre

 


Bonjour-bonjour

 

Je vous vois, chers amis, épanouis et heureux ce matin pour avoir dormi une heure de plus. Qu’il faut peu de choses pour faire votre bonheur ! Mais les insomniaques ne sont pas comme vous : une heure d’insomnie en plus, merci bien !

Mais ce n’est pas de cela que je vais vous entretenir : il s’agit de l’incompréhension de beaucoup devant la changement d’heure : faut-il avancer les aiguilles de l’horloge ou les reculer ?

Qu’est-ce donc qui avance ? Le temps, ou l’horloge ? Nous sommes devant le même problème de comprendre pourquoi, quand le train démarre, nous ne voyons bouger que le quai. C’est un problème de relativité du temps, pas celle d’Einstein, mais celle de Ronsard : 

 

Le temps s'en va, le temps s'en va ma Dame,

Las ! le temps non, mais nous nous en allons.

Pierre de Ronsard – Sonnet à Marie (lire ici)

 

Mais, une heure de plus sur l’horloge, qu’est-ce ça change ? Oh, bien sûr rien n’a changé depuis hier soir, sauf que je regarde mon horloge avec méfiance : a-t-elle bien enregistré l’heure nouvelle ? Et puis aussi par rapport à quoi on évalue le changement : il n’existerait pas sans point de comparaison. 

- Concernant le temps, nous percevons deux choses : d’une part l’existence de son écoulement, par exemple en constatant les changements enregistrés par notre corps ; et puis l’existence de la durée, par laquelle il nous faut attendre, quelle que soit l’impatience qui nous envahit.

Pour le premier point, on peut relire le Sonnet à Marie où Ronsard explique à une jeune Dame qu’il faut profiter de son corps tant qu’il est jeune pour faire crac-crac avec le poète – tant qu’il le peut encore. Les institut de beauté sont là pour le vérifier : on sait très bien que le temps nous ronge.

Quant à la durée, seule la mémoire et ses sortilèges nous importe.

Sortilège du temps passé restitué comme si la durée n’existait pas : la "madeleine" de Proust est évoquée pour signaler son existence.

Et puis, autre sortilège, le pire peut arriver : nous perdons la mémoire et avec elle l’épaisseur de la durée vécue. Plus de temps ; rien que des instants disjoints dont chacun est à la fois le premier et le dernier. Alzheimer a fait son entrée ; il ne ressortira plus. Pour lui, ne vous fatiguez pas à changer l’heure de vos montres : son cadran ne comporte qu’une une aiguille qui revient à zéro sitôt l’unique instant écoulé.

lundi 6 mars 2023

L’éternité ou à peu près – Chronique du 7 mars

Bonjour-bonjour

 

Il y a des pays où le paradis est déjà là, sur terre, ou à la rigueur juste en dessous, en creusant un peu. Ce paradis c’est celui des archéologues, ce pays, c’est l’Égypte.

Car où donc pouvez-vous espérer retrouver des vestiges de l’antiquité, parfaitement conservés sous un mètre de sable ?

 

- Voyez ceci :

 


Vu et lu ici

Il s’agit d’un sphinx « souriant à deux fossettes », qu’on vient de retrouver en Egypte, dans une tombe, près du temple d’Hathor, et qui serait à l’effigie d’un empereur romain. Pour faire bonne mesure on a aussi trouvé à ses côtés une « stèle romaine gravée en démotique et en hiéroglyphe », qui pourrait évoquer, selon l’équipe égyptienne en charge des fouilles, « l’empereur romain Claudianoius ». Pour un peu on avait un nouvel exemplaire de la pierre de Rosette !

Et tout ça, ce n’est même pas une nouveauté, ça arrive chaque mois depuis plus d’un siècle. Quel pays a donc légué autant de merveilles aux hommes des millénaires suivants ? Personne – du moins pas avec une telle réussite. Alors, j’entends bien que ce n’était pas forcément pour nous que ces vestiges étaient fabriqués, mais pour des dieux à la pérennité des quels il fallait se hausser. Mais justement, quand les égyptiens de l’antiquité fabriquaient des représentations d’eux-mêmes et de leurs pharaons, c’était pour que l’éternité ou à peu près en profite.

 

Et nous, à qui adressons- nous des messages ? A quelle génération future cherchons-nous à léguer le souvenir de ce que nous sommes ?  Personne, du moins pas de façon intentionnelle. D’ailleurs nous avons constitué une civilisation qui efface soigneusement ses traces, comme si la honte de laisser derrière nous le souvenir de ce que nous fumes nous hantait. Vous ne me croyez pas ? Mais demandez-vous alors ce que deviennent les ruines de nos villes, de nos supermarchés, de nos aéroports ? Car n’en doutons pas ces ruines existent, mais la société de consommation que nous avons mise en place s’évertue les détruire à les effacer – mieux même à prévoir, dès leur conception, leur anéantissement prochain. (1)

Les archéologues de demain ne retrouveront de nous que des déchets impossible à retraiter.

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(1) Quand nous édifions une pyramide, telle que celle du Louvre, elle est en verre et on devine qu'elle n'a pas été prévue pour défier les siècles. 

lundi 12 décembre 2022

Éloge de l’inconscience – Chronique du 13 décembre

Bonjour-bonjour

 

Alors que le boycott du foot-au-Qatar : pfuittt ! plus personne n’en parle ; alors qu'on se précipite tous sur la télé pour applaudir les Bleus ; alors que le Président soucieux de ne pas gâcher les fêtes de fin d’année déplace le débat sur la réforme des retraites – rien que pour tout ça : oui nous pouvons célébrer pleinement l’oubli de la réalité au bénéfice de ces joyeusetés. 

 

- Notre moral (en entendant par là le sentiment de joie ou de tristesse) est le résultat d’une pesée qui met d’un côté les peines venues la plupart du temps du réel, et de l’autre, les joies, venues la plupart du temps de l’oubli du lendemain.

On peut imaginer que l’inconscience fasse basculer la pesée du côté de la joie, puisque si le bonheur est une joie sans limite de durée, alors on n’est jamais heureux qu’à la condition d’oublier l’avenir. Mais comment être inconscient si l’avenir comporte une grave menace ? Le condamné à mort, qui fume sa dernière cigarette au pied de l’échafaud peut-il en jouir pleinement sachant ce qui l’attend ? 

De fait, tout dépend de l’intensité du plaisir immédiat. Supposons qu’au lieu de la cigarette on propose à notre condamné une dernière copulation : oublierait-il dans les bras de cette femme le supplice qui va suivre ? Pascal pensait que nous trouvions dans des divertissements de ce genre une joie dûe à l’oubli de notre condition pécheresse : il considérait que ça marche en effet.

Notre président, dont nous savons qu’il a médité Pascal, a pensé que, dans les effets d’un éventuel succès footballistique et dans les agapes des réveillons, nous pourrions oublier qu’il faudra bientôt travailler plus longtemps pour accéder à la retraite.

Au Moyen-Âge, Noël ! était le cri de joie poussé par le peuple à l’arrivée d’un heureux événement. Ça peut marcher encore aujourd’hui. 

A condition d’y ajouter : « Grizou » !

mardi 28 décembre 2021

Capsule temporelle – Chronique du 29 décembre

Bonjour-bonjour

 

Voyez cette information : « Des reliques de la guerre de sécession retrouvées dans une capsule temporelle enterrée sous le socle de la statue du général Lee à Richmond depuis 1887.

Une capsule temporelle est un réceptacle contenant des objets ou documents représentatifs d'une époque, destinés aux générations futures. Celle-ci contenait divers objets datant de la guerre, comme des munitions, des symboles maçonniques, un almanach de l’année etc. »  – Lire ici (1)


Archéologue examinant  la boite exhumée sous  l'emplacement de la statue



Cette idée de sanctuariser des objets symbolisant notre époque en vue de les transmettre aux générations futures est séduisante : comme nous sommes au point de basculement entre 2021 et 2022, je me prends à rêver aux capsules que nous pourrions enfouir dans notre jardin pour transmettre aux générations futures le souvenir de cette année qui s’achève. Que mettre dans cette boite qui symbolise pour chacun d’entre nous cette année 2021 ? Un ticket de ciné ? Un dessous de verre de bière ? Une seringue ayant contenu le vaccin ? Un ticket de péage autoroutier ? 

 

 

Qu’ai-je oublié ? Le masque chirurgical ? Le thermomètre et l’oxymètre ? La gourde en alu pour remplacer la bouteille plastique ? 

La liste risque d’être longue et pour finir hétéroclite – genre Inventaire à la Prévert. Comme les perles d’un collier brisé, tous ces souvenirs s’éparpillent dès qu’ils sortent de notre mémoire : c’est elle la véritable et la seule capsule temporelle.

Tâchons simplement de conserver ce fil pour nous-mêmes – ce sera déjà bien.

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(1) La statue du général Lee conçue aujourd’hui comme rappelant le passé esclavagiste du pays a été déposée dans le contexte de la « cancel culture ».

vendredi 10 septembre 2021

Souvenirs, souvenirs... – Chronique du 11 septembre

Bonjour-bonjour

 

« Vous vous rappelez sûrement où vous étiez, ce que vous faisiez le 11 septembre 2001, lorsque vous avez appris l’attentat contre les Tours-jumelles » : voilà une rengaine à laquelle on ne peut échapper depuis hier, et c’est très irritant parce que, répété des dizaines de fois, ça fatigue ; et puis du coup, on se demande quoi faire avec ce souvenir. Est-il un signe de l’importance de l’évènement ? Ne fait-il que signaler un mécanisme de la mémoire qui peut se retrouver un peu partout et tout le temps ?

 

- Déjà, on peut noter que ce genre souvenir possède une précision et un relief que bien peu de souvenirs plus proches n’ont pas (1). Normal dira-t-on : c’est simplement la preuve qu’il s’agissait d’un évènement historique et d’ailleurs si on répète ad nauseam qu’on a conservé ce souvenir, c’est justement pour embrayer illico sur cette dimension historique.

Seulement voilà : nous avons aussi beaucoup d’autres souvenirs, très ordinaires la plupart du temps, venus de notre enfance et qui restent bien des années plus tard dans notre mémoire avec toute cette vivacité. Alors, on s’interroge : pourquoi se rappelle-t-on de ça avec tant d’acuité, alors qu’il s’agit d’évènements minimes que l’on n’a peut-être même pas retenu sur le moment ? 

C’est la psychanalyse qui a rendu compte de ce phénomène avec la notion de « souvenir-écran », qui est un souvenir caractérisé par le fait « qu’il doit sa valeur pour la mémoire non à son contenu propre, mais à la relation entre ce contenu et un autre contenu réprimé » (lire cet éclairant article ici). Même si, sorti de l’enfance on ne devrait pas avoir de nouveaux souvenir-écrans, on peut au moins en tirer la conclusion que se rappeler est encore plus mystérieux qu'oublier. Car si un oubli peut s’expliquer par le caractère traumatisant de l’évènement oublié, l’inscription dans une mémoire particulièrement vivace peut aussi être lié à son retentissement dans l’inconscient.

Occasion encore une fois de dire qu’on devrait s’étonner non seulement d’avoir oublié, mais aussi de ne pas avoir oublié.

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(1) S’agissant de l’attentat du 11 septembre, je peux en effet me rappeler exactement de l’heure et de l’endroit où j’étais lorsque je l’ai appris : j’entrais dans ma voiture et j’allumais la radio de bord. J’ai conservé aussi le souvenir du contenu de l’information : on savait déjà qu’il s’agissait d’un attentat ; je peux également me rappeler avec une très grande précision la pensée qui a traversé mon esprit : « C’est Pearl Harbour ! » Je me souviens qu’en arrivant chez moi, je retrouvai ma femme médusée devant la télé : les tours étaient en train de s’effondrer.