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jeudi 15 juin 2023

Les uns pensent, les autres agissent – Chronique du 16 juin

Bonjour-bonjour

 

Faisant allusion aux rumeurs de remaniement ministériel, Élisabeth Borne a déclaré : « Je ne suis pas dans le commentaire, mais dans l’action. Il y a une feuille de route que je mets en œuvre pour répondre concrètement aux préoccupations des Français. Sur le pouvoir d’achat, le plein-emploi, la transition écologique, l’éducation, la santé, la sécurité et la justice, on avance » (Lu ici)

 

C’est l’occasion de réfléchir au travail des commentateurs de la vie politique qui occupent les plateaux télé-24/24 : on ne doit pas confondre leurs commentaires avec les actions ministérielles sans laquelle d’ailleurs ils n’existeraient pas. Les uns agissent ; les autres pensent.

Toutefois, à séparer ainsi l’action de la pensée on risque de ranger l’exécutif dans la catégorie des impulsifs qui ne font que ré-agir. C’est que j’ai à dessein flouté la formule de la pensée ainsi soustraite à l’action ministérielle : laissant croire que l’administration ne faisait qu’exécuter, j’ai laissé dans l’ombre le moment de la réflexion destiné à définir le projet. Car alors, il y a forcément un moment de commentaire, même dans le cas de l’action ministérielle : c’est celui de l’évaluation. 

- A qui donc revient-elle ? Et comment se distingue-t-elle des commentaires de « commentateurs » professionnels ?

On pourrait envisager de comparer les commentaires effectués par ces derniers avec ceux qui accompagnent l’évaluation des ministres eux-mêmes.

--> Qui donc est le mieux placé pour faire un commentaire objectif ? 

            * On peut penser que les acteurs proprement dits ayant une connaissance objective des circonstances de l’action sont supérieurs dans cet exercice aux « spécialistes » des plateaux télé qui doivent se contenter de sources plus ou moins bien informées.

            * Toutefois on ne peut écarter le rôle de la subjectivité dans ce travail : les acteurs ne sont-ils pas impliqués de trop près de façon trop personnelle dans ces actions pour que leur évaluation ne soit pas entachée de partialité ?

            * Le commentateur de son côté pourrait être motivé par la recherche de l’exactitude de son commentaire : sa réputation serait grandement enrichie s’il était confirmé par le déroulement des faits.

 

Reste à savoir si le moment du commentaire n’est pas superflu ? Après tout qu’importe ce qu’on pense des actions ? Dès lors qu’elles ont été accomplies, il n’y a plus à revenir dessus (1).

Toutefois, rappelons-nous le jugement de Hegel : « Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve (= la philosophie) prend son envol »

 

Certes la philosophie ne peut saisir le présent car elle n’a de prise que sur l’accompli. Mais comment saurions-nous dans quelle direction nous sommes orientés si nous n’avions pas cette façon de penser ?

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(1) C'est ce que semble penser le Président suite à la réforme des retraites.

mercredi 24 août 2022

Demi-tour camarade, le vieux monde est devant toi - Chronique du 25 août

Bonjour-bonjour

 

Le propos du Président Macron hier, à l’issue du conseil des ministres sont plutôt glaçants : « C’est la fin de l’abondance et de l’insouciance. Ce que nous sommes en train de vivre est de l’ordre d’une grande bascule… » (Lu ici)

Assorti d’un appel à l’unité, cette déclaration prend un tour politique, mais reposant surtout sur une vision plutôt personnelle elle releve aussi du pessimisme. Venant d’un homme qui n’a pas arrêté de nous asséner des propos optimistes, allant de l’annonce d’un nouveau monde jusqu’au retour des beaux jours en plein confinement, il y a de quoi nous inquiéter.

 

Mais il serait bon quand même de ne pas oublier le caractère politique de ces propos. Et s’il s’agissait de mettre en place une nouvelle politique de soutien économique, beaucoup moins généreuse qu'aujourd'hui et assortie de nouvelles organisations des retraites et du chômage ? L’idée étant que lorsque ces mesures seront dénoncées par l’opposition, les ministres pourront prendre la voix de la sagesse, l’autorité et de la lucidité, pour affirmer que le gouvernement fait le mieux possible dans un contexte qui est objectivement très dégradé. Réussir par exemple à maintenir le réchauffement à 1,5 (alors que partout on annonce 2°),  ça peut être présenté comme un tour de force, bien que ce soit globalement un échec.

 

Reste que notre Président aime bien se définir comme le philosophe hégélien, celui qui est perché tout là-bas, au-bout de l’histoire, qui de son regard d’aigle, voit monter vers lui les époques - et qui est capable de décréter leur signification.

 

"Demi-tour camarade, le vieux monde est devant toi…" Oui, mais ça, ce n'est pas du tout hégélien !

mercredi 2 mars 2022

L’Histoire s’invite dans notre quotidien – Chronique du 3 mars

Bonjour-bonjour

 

On le sait depuis longtemps : les émotions suscitées par l’actualité sont intenses mais brèves. Elles exigent pour survivre d’être ré-excitées en permanence – et de surcroît elles ne peuvent occuper le devant de la scène qu’une par une. 

Il y a un conflit des urgences et c’est ce que le GIEC vient d’expérimenter avec amertume ces jours-ci. Alors qu’il publiait un nouveau rapport, véritable brûlot qui aurait dû tétaniser le public (vu qu’il annonce que les risques liés au réchauffement climatique sont déjà réalisés et qu’il ne nous reste plus qu’à prendre des mesures pour nous en protéger - ce que nous ne faisons pas suffisamment), sa publication est passée complètement inaperçue, tous les médias étant envahis par les informations consacrées à la situation en Ukraine.

On pourrait croire qu’il s’agit d’une péripétie liée au fonctionnement des médias et des réseaux sociaux. Ce serait faire fausse route. C’est l’Histoire qui s’invite dans notre quotidien.

 

Selon le Président Macron (1) il s’agit du « retour brutal du tragique dans l’histoire ». On ne sait trop s’il faut le croire mais à coup sûr, c’est l’Histoire (avec un grand « H ») qui s’invite dans notre quotidien (2). La guerre russo-ukrainienne implique en effet une cassure radicale dans l’équilibre entre les puissances issu d’une époque enracinée dans les conflits du 20ème siècle : d’un certain point de vue nous venons d'entrer complètement dans le 21ème siècle. 

 

Et voilà que c’est cet évènement, qui fera sans doute un chapitre entier dans les livres d’histoire, qui compose l’histoire immédiate, cette histoire « courte » que décrivait Braudel, faite du « temps individuel », du battement des évènements quotidiens, et des émotions qui l’agitent. Cette percussion de deux temps historiques résulte du surgissement de l’Histoire (avec un grand « H ») dans la nappe des évènements quotidiens – un peu comme une remontée à la surface du magma terrestre en cas d’éruption volcanique 

Nous sommes donc au point de jonction entre l’histoire longue : celle des historiens, et l’histoire courte : celle des magazines d’actualité. Ce point de jonction signifie que l’histoire « longue », celle des peuples et des sociétés est en train d’évoluer, quelle passe d’un point d’équilibre à un autre.

Le Président Poutine a eu raison quand il a prétendu agir par la guerre sur l’histoire longue. Seulement il a voulu le faire en revenant à l’Empire des Tzars : il ignore semble-t-il qu'il n’y a pas de marche arrière dans l’histoire.

Et personne ne sait de quoi demain sera fait.

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(1) Dans son allocution télévisée du 2 mars

(2) Ceux qui seraient intéressés par la question du tragique dans l’histoire chez Hegel, pourront se reporter à cet article


mardi 29 juin 2021

En 2022, votez Hegel – Chronique du 30 juin

Bonjour-bonjour

 

Automobile : « l'arrêt des fonderies va malheureusement dans le sens de l'histoire », a déclaré Luca de Meo, directeur général de Renault après la liquidation la semaine dernière de la fonderie automobile de MBF de Saint-Claude (Jura). Les 300 ouvriers licenciés sont donc priés de s’incliner devant l’Histoire qui passe, et s’ils croient qu’on peut lui faire rebrousser chemin, ils n’ont qu’à relire Hegel, ils seront convaincus qu’ils font erreur. 

Car le concept de « sens de l’histoire », c’est Hegel : selon lui, le monde dans son ensemble suit une suite rationnelle d’évènements qui s’engendrent les uns les autres. Le point de départ a été lancé par une impulsion universelle (cf. infra note 1) que nous appelons histoire et qui n’est rien d’autre que cette suite nécessaire d’évènements qui contient chacun en lui les germes de l’avenir. De même qu’un effet ne peut ré-engendrer sa cause, on ne peut, renversant le cours du temps, à partir d’un moment présent revenir à son origine passée.

- Évidemment pas de « cours de l’histoire » sans « fin de l’histoire » c’est-à-dire de terme de l’évolution non réalisé mais déjà connaissable : le philosophe hégélien est ce petit malin qui est déjà installé dans le terme historique de l’évolution humaine et qui depuis sa fenêtre voir monter les époques jusqu’à lui. Ce que les gens ne savent pas, englués qu’ils sont dans leur présent, lui il en connait la vérité.

 

Ce que confirme Luca de Meo : « On ne peut pas d'un côté souhaiter arrêter les voitures à combustion dans 10 ans et de l'autre côté, se plaindre qu'il y ait certaines conséquences sur le système » (article référencé). Autrement les sacrifices d’aujourd’hui sont la condition du progrès de demain, c’est même lui qui leur donne une signification : les ouvriers licenciés aujourd’hui le sont pour permettre aux automobiles de continuer à rouler demain sans asphyxier la planète.

Bien sûr les syndicats ouvriers ne l’entendent pas de cette oreille : Pourquoi y aurait-il nécessairement des victimes ? S’il faut sacrifier les moteurs thermiques, faut-il pour autant sacrifier aussi les fonderies qui les fabriquent ? Pourquoi ne pourrait-on en même temps passer au moteur électrique sans licencier les ouvriers qui fabriquent les moteurs thermiques ? Notre Président-philosophe ne nous a-t-il pas enseigné qu’on pouvait en même temps faire ce progrès et éviter de sacrifier quiconque ?

C’est là que le philosophe regimbe : notre Président nous cache la vérité qu’il connait pourtant : pas de synthèse sans antithèse ; pas de positif sans travail du négatif. On ne fait pas évoluer les hommes sans crises, sans guerres, sans morts. Le sens de ces crises ne peut pas être compris par ceux qui s’y débattent mais seulement par ceux qui prenant du recul en mesurent les conséquences à l’aune de l’histoire universelle. 

 

- Alors, camarades fondeurs, écoutez ce qu’un véritable Président hégélien devrait vous dire : « Vous autres, ouvriers fondeurs, vous ne pouvez pas aller contre la fermeture de vos usines, et même vous devez la souhaiter. Oui, vous devriez vous réjouir de voir vos fonderies fermées, car elles incarnent un passé définitivement révolu. Et, heureux de ce licenciement, vous allez pouvoir vous recycler en fabriquant des moteurs électriques, des batteries, des ordinateurs de bord. »

 Dans les garages de demain, plus de clefs anglaises, plus de cambouis, plus de postes à souder – mais des techniciens jeans-baskets, qui tapotent sur leur clavier tout en mâchonnant leur pizza.

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(1) « Mais pourquoi l’Histoire a-t-elle un sens ? Parce qu’il y a une volonté des peuples. Je dirais une tendance, voir une pulsion des peuples vers l’auto-développement. Une volonté qui est initialement obscure elle-même, qui aura bien du mal à se déployer, à se réaliser, mais les peuples aspirent à la liberté. C’est cela qui fait démarrer l’Histoire puis qui la fait avancer. » Gilles Marmasse (lire ici)