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samedi 27 décembre 2025

Mal aimé, je suis le mal aimé – Chronique du 28 décembre

Bonjour-bonjour

 

Musardant parmi les « info-du-jour » sur Internet, je sens une lassitude m’envahir. Alors qu’hier tout était beau, tout résonnait des clochettes du traineau du Père Noël, voilà qu’on ne trouve aujourd’hui rien que des études sur la dépression de ceux qui se sentent injustement délaissés. Telle cette étude sur le sentiment d’indésirabilité révélant qu’il progresse dans l’ensemble de la population, "nourri par des facteurs sociaux, relationnels et numériques." 

C’est alors qu’on repense au succès phénoménal qui a récemment accueilli une pub Intermarché mettant en scène un loup qui, privé d’affection parce que carnivore, chante « Mal aimé, je suis le mal aimé » avant de se mettre au végétarisme pour mériter l’affection des « animaux-gentils-de-la-forêt »



En haut : le méchant loup ; en bas le gentil loup qui mitonne une tarte aux champignons pour ses amis

 

L’impact émotionnel unanime montre que beaucoup de personnes se sont reconnues dans le désespoir de ce loup, qu’elles sont elles aussi touchées par ce sentiment d’indésirabilité, dont les cadeaux de Noël n’ont pas suffi à combler le vide affectif.

Notre rapport va encore plus loin – c’est l’amour qui disparait : « Le rapport State of UK Men, met en lumière un chiffre frappant : 36 % des hommes de 18 à 24 ans affirment ne pas croire que quelqu’un puisse tomber amoureux d’eux. Les auteurs parlent d’une "érosion de l’espoir relationnel". »

- Mais justement, voilà que les mêmes info-du-jour réagissent avec cette annonce : « Si vous cherchez le cadeau charnel parfait pour épicer vos fêtes de fin d’année, le pack LELO Amour est celui à ajouter dans votre panier de toute urgence. 

LELO présente ce coffret unique, au prix de 229 euros au lieu de 351,80 euros. 

Dans le pack LELO Amour, vous trouverez l’incontournable vibromasseur Soraya 2, une bougie de massage parfumée, une écharpe et un rouge à lèvres LELO™ Stylo. »

La vraie fête, ce n’est pas Noël ; c’est la Saint-Valentin

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N.B. Puisqu'on parle du Loup végétarien, méfiez-vous : en période électorale nombre de loups promettent de devenir végétariens s'ils sont élus.

mardi 24 septembre 2024

Rester debout - Chronique du 25 septembre

Bonjour-bonjour

 

Il semble que de nos jours les migrants soient considérés comme des envahisseurs, des barbares qui, méprisant les règles de la civilisation viennent voler aux habitants légitimes d’un pays leurs mœurs, leur ressources, leur vie.

On ne les considère jamais comme des victimes, des exilés, auxquels devrait s’appliquer le statut de demandeur d’asile. C’est que le statut d’exilé porte en lui la chance d’avoir été hébergé par une terre accueillante, mais encore d’y trouver une liberté véritable.  

Ainsi, Hannah Arendt qui a vécu exilée une grande partie de sa vie, a considéré ce statut comme une chance : « Aimer la vie est facile quand vous êtes à l’étranger. Là où personne ne vous connaît, vous tenez votre vie entre vos mains, vous êtes maître de vous-mêmes plus qu’à n’importe quel moment. » Hannah Arendt – (Biographie de) Rahel Varnhagen

L’exil est en effet la meilleure image de l’autonomie qu’on puisse trouver : vécu d’une part sous l’aspect d’un isolement ruineux pour l’individu qui passe sa vie à reconstruire ce qu’il a perdu en quittant son pays, l’exil pourrait néanmoins apparaître aussi comme une liberté qui lui est laissée de vivre sa vie comme bon lui semble. On n’attend rien d’un étranger, pas même qu’il se soumette aux règles qui oppriment les autres.

- L’exil pourtant s’inscrit en faux à cette image rassurante. Non, être réfugié quelque part ce n’est pas être dans une situation positive, même si on est accueilli par un peuple bienveillant.

Parce que même alors, on reste sous la pression des autres, qui, s’ils n’exigent pas que vous soyez comme eux, vont néanmoins s’attendre à ce que vous coïncidiez avec l’image qu’ils ont de vous, en raison de votre nationalité. Si vous êtes français par exemple vous serez aux Etats-Unis l’éternel Frenchie, collection de tous les clichés bon ou mauvais qu’importe : ce seront de toute façon des clichés.

 

Alceste, le Misanthrope de Molière, choisit de se réfugier au désert, pour éviter la fréquentation des humains qui le dégoutent : il faut croire que la solitude est moins pesante que l’ennui. Il en va de l’exil comme de la solitude : ruine du prisonnier contraint à l’isolement, ou bien salut du moine qui a choisi sa cellule comme lieu propice à son ascèse. D’ailleurs la solitude est toute relative : le moine est face à Dieu ; quant à Victor Hugo, photographié ici tourné vers la France, il est visité par ses compatriotes qui lui ont gardé leur estime.

 

L’exil réuni la perte de soi et liberté dans la mesure où il est vécu comme la condition de la liberté : Rester debout, dit Victor Hugo qui fit de son exil à Guernesey le totem de sa liberté politique associée à l’ostracisme dont il fut victime. 

 

Victor Hugo au « Rocher des proscrits » à Guernesey

 

mardi 19 mars 2024

Les pierres aussi ont un cœur – Chronique du 20 mars


Bonjour-bonjour

 

Vous tous, les esseulés, les abandonnés, les solitaires : le remède à votre triste situation est trouvé ! Le nouvelle est venue de Corée, d’où l’on apprend que les travailleurs éreintés par plus de 50 heures hebdomadaires de labeur trouvent réconfort auprès… de « pierres de compagnies ».  Il s’agit de cailloux « qui seront toujours là pour vous écouter, si vous avez envie de vous confier. Ils ne changeront jamais, ils ne vieilliront pas. Et, ils sont très propres. »

 On lira ici le descriptif des cas galets « aménagés » (les homme primitifs en avaient déjà découvert l’usage) et des soins qu’on peut juger excessifs dont ils sont l’objet. Pour nous l’essentiel est de comprendre ce que ces pratiques révèlent de nous. (1)

On est tenté de voir dans ces pierres un prolongement du « doudou » dont les petits font leur compagnon et leur réconfort. C’est ainsi en effet que le doudou a été identifié comme « objet transitionnel », théorisé par Winnicot, et qui permet à l’enfant de calmer l’angoisse de l’absence de sa maman grâce à cet objet de substitution. 

Toutefois, alors que la psychanalyse estime que cette identification est par la suite transférée à d’autres objets culturel plus apprécié par les adultes il se peut que ce transfert ne soit pas opéré de façon définitive et qu'une régression s’opère vers des objets « primaires » qui rappellent ceux adoptés par le nourrisson.

Reste aussi que ce choix du caillou n’est pas sans dépourvu de signification : son caractère inaltérable, sa disponibilité définitive montre bien de quelle angoisse soufrent ceux qui cherchent réconfort auprès de lui : un substitut de l’autre qui assure de sa présence et de son infinie patience.

 

 

Cailloux de compagnie proposés à l’achat en Corée


- Où l’on voit que les pierres aussi ont un cœur.

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(1) Outre ces « pierres de réconfort » coréennes on rappellera la « pierre de patience » qui accueille la détresse de ceux qui se confient à elle, dont l’écrivain Atiq Rahimi, d’origine afghane, a fait le sujet de son roman primé au Goncourt 2008.

samedi 29 juillet 2023

Le point Nemo – Chronique du 30 juillet

Bonjour-bonjour

 

C’est le départ en vacances, tout le monde y va, mais certains y vont à reculons : « Partir pour trouver les bouchons sur la route, les campings bondés et les boutiques de plage avec leurs bouées et leur crème solaire : pourquoi donc ? Si seulement on connaissait un endroit calme, où on ne risquerait pas de rencontrer qui que ce soit – un lieu désert où il fait quand même bon vivre ? »

Eh bien ce lieu existe il a été découvert par des scientifiques : il s’agit du point Nemo situé dans le Pacifique Sud, et c’est l'endroit le plus éloigné de toute terre émergée.



Le point Nemo est le plus isolé au monde, l’endroit où l'éventualité de rencontrer un humain ou qui que ce soit de vivant est la plus improbable. Bref, pour vous qui êtes comme Alceste, le Misanthrope de Molière, à la recherche d’un désert où vous isoler c’est l’endroit idéal.

 

Mais peut-être n’est-ce quand même pas un bonne idée. Car nous apprenons aussi « qu’étant l’endroit le plus éloigné de quelconque civilisation, il en fait un endroit idéal pour la NASA. L'Agence spatiale américaine s'en sert pour faire descendre ses vaisseaux depuis l’espace. Il s’agit bien là d’un crash, mais contrôlé. Ces mesures de sécurité sont prises pour assurer qu’aucune population ne soit touchée par un débris. » (Lu ici)

 

En fait le point Nemo ressemble à cela : 

  

 

Quand on est plusieurs à désirer la même chose, et même quand il s’agit de solitude, voilà ce qui arrive…

vendredi 6 janvier 2023

La galette à une place – Chronique du 7 janvier

Bonjour-bonjour

 

Lorsqu’on est seul, à quel moment se sent-on le plus seul ? Ne serait-ce pas lors du partage de la galette des rois ?

 

- En effet : voici revenue l’épiphanie et sa traditionnelle galette des rois que l’on partage en famille ou avec des amis, selon un rituel bien rôdé, le petit dernier sous la table pour guider la distribution des parts : l’innocence est convoquée pour que l’attribution de la fève soit bien l’effet du hasard… voire même du destin. 

 

Cette année on trouve des galettes des rois à la taille … d’une personne, la fève restant bien sûr incluse :

 


« Tout le plaisir d'une bonne galette des rois d'artisan dans une version individuelle très gourmande. Avec en plus la certitude d'avoir la fève. » peut-on lire ici.

--> Créer un semblant de confraternité avec une galette qui permet de simuler la présence de la famille traditionnelle : on devine quelle détresse se cache derrière ce subterfuge. Imaginez l’homme ou la femme esseulé qui à la fin de son repas sort cette galette, la cache sous une serviette pour l’attribuer… au seul convive présent. Quel est donc ce roi qui ne règne sur personne, parce qu'il est un roi solitaire? Quelle souffrance de solitude faut-il imaginer pour comprendre qu’on puisse se livrer à ce stratagème – et y croire. 

 

C’est l’occasion de sonder la souffrance de la solitude : à quel moment est-elle la plus forte ? Quand on se lance dans une entreprise nouvelle sans que quiconque suive nos pas ?

- Peut-être mais ce n’était pas l’avis de Schopenhauer : "chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi", disait-il (1)

- De son côté, revenant au partage du repas, Kant disait qu’à ce moment l’essentiel n’est pas ce qu’on mange, mais avec qui on mange : car un repas est fait pour échanger des propos agréables et édifiants (2). Encore faut-il avoir des commensaux.

- Quant au Chat, sa philosophie reste éminemment relativiste :

 

 

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(1) « …chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi. Car c'est là que le mesquin sent toute sa mesquinerie, et le grand esprit, toute sa grandeur ; bref, chacun s'y pèse à sa vraie valeur ». Schopenhauer - Le Monde comme volonté et comme représentation.

(2) « Manger seul (solipsismus convictorii) est malsain pour un philosophe. » Kant – Anthropologie du point de vue pragmatique (Didactique anthropologique – Livre III, Du bien physique et moral suprême) 

vendredi 4 septembre 2020

Schopenhauer et le suicide « assisté » – Chronique du 5 septembre

Bonjour-bonjour

 

 

« On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n'est libre qu'étant seul. » Cet éloge de la solitude sous la plume de Schopenhauer (1) me paraissait bien romantique, comme celle du jeune héros solitaire qui, du sommet de la montagne, contemple le monde à ses pieds : y aurait-il là autre chose qu’une posture ?

 

 

Caspar-David Friedrich - Der wanderer

J’en étais resté à cette attitude dédaigneuse lorsque l’actualité a placé sous ses projecteurs le cas de monsieur Cocq.

o-o-o

Monsieur Cocq, malade incurable qui souhaite mourir plutôt que de subir les souffrances et les infirmités de sa maladie est sur de devant de la scène en ce moment du fait de l’interdit qui le frappe. Souffrant depuis plus de 35 ans de douleurs terribles et entièrement paralysé, monsieur Cocq n’est néanmoins pas menacé par une mort imminente, et ne peut de ce fait être concerné par la sédation profonde permise par la loi alors qu’il en demande l’application. Il ne peut ni mourir de maladie ni se donner la mort faute de pouvoir accéder par ses seules forces aux produits qui l’entraineraient. Quant à obtenir le concours de ses proches cela en ferait des complices d’un acte homicide.

 

 Ayant écrit au Président Macron pour contourner cette interdiction, celui-ci lui a répondu dans une lettre pleine de compassion qu’il ne le pouvait pas car il n’était pas au-dessus des lois qui l’interdisent. La loi Claeys–Leonetti qui permet en effet la « sédation profonde » ne s’applique que pour des situations où le patient est en fin de vie, ce qui n’est pas le cas de monsieur Cocq qui souffre de la même pathologie depuis 35 ans. 

Ce cas est pourtant devenu urgent car monsieur Cocq a décidé de ne plus s’alimenter – et  cela depuis hier soir – afin de passer rapidement dans la catégorie « Fin de vie » où il pourrait bénéficier de la sédation profonde. Cette manière d’entrer dans la catégorie de patients concernés par la loi Leonetti permet de contourner le risque de voir l’entourage inculpé pour non-assistance à personne en danger. 

 

- La définition du suicide sur le plan pénal indique qu’il s’agit d’un acte caractérisé essentiellement comme solitaire. Si le suicide est une liberté reconnue, cette liberté porte avec elle l’obligation de non-assistance, quand bien même celle-ci serait indispensable pour son exercice. Ce qui veut dire que toute liberté doit être conçue comme acte solitaire, tant du côté de sa résolution que de celui de sa réalisation.

Nous voici revenu à Schopenhauer qui aurait eu raison au moins dans ce cas. 

Il est dans l’essence de la liberté d’être l’expression de la volonté qui l’a formulée et assumée, sans qu’aucune influence vienne la compromettre. Ni la passion à l’intérieur du sujet, ni les complicités à l’extérieures, ni même l’amitié profonde ne doivent intervenir sous peine de dénaturer le pur vouloir. 

Et pourtant… Le fait de se donner la mort peut paraitre une liberté essentielle propre à l’homme. Comment le déposséder de cette possibilité au nom de principes précautionneux comme de ne pas se compromettre avec des interdits légaux ?

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(1) Lire son texte ici