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dimanche 10 mars 2024

Une main à tenir – Chronique du 11 mars (2)

Bonjour-bonjour

 

Je lis ceci : « Emmanuel Macron annonce ce samedi 9 mars dans une interview la présentation d'un projet de loi pour une "aide à mourir" sous "conditions strictes", pour le mois d'avril. Les patients concernés se verront prescrire un produit létal à s'administrer seul ou avec assistance » (Lu ici)

Le même article précise en outre que seraient concernés « les patients majeurs », « capables d'un discernement plein et entier », atteints d'une « maladie incurable » avec « pronostic vital engagé à court ou moyen terme » et subissant des souffrances « réfractaires » (ne pouvant être soulagées) ». Ils pourront alors « demander à pouvoir être aidés afin de mourir ».

 

- Bref : il s’agit ni plus ni moins que de réinventer le suicide. Le Président serait-il donc en train de brasser de l’air comme s’il voulait faire croire qu’il a quelque chose d’important dire, alors qu’il est en train d’enfoncer des portes ouvertes ?

- Petit rappel : nous sommes en 1982 et deux auteurs, Claude Guillon et Yves Le Bonniec publient un livre intitulé « Suicide mode d’emploi » expliquant aux candidats au suicide comment le faire proprement et sans bavure. Ce livre particulièrement destiné aux adolescents en désespoir fit un scandale énorme : les auteurs accusés de pousser des jeunes au suicide, condamnés puis relaxés, le livre finalement retiré de la vente après un tirage à plus de 100000 exemplaires, traduit dans sept langues… Bref, ce succès montre que parler du suicide non pas pour le condamner, non pas pour l’empêcher, mais pour l’approuver et apporter son empathie aux suicidaires, est un véritable besoin, ce qui prouve qu’une loi qui fixe les conditions d’acceptabilité du suicide ne serait pas superflue.

Et comment prouver son empathie à celui qui veut en finir avec la vie ? En l’accompagnant dans son geste, même pas pour l’aider, non. Il s’agit, simplement de lui apporter une compagnie humaine – une main à tenir.




mardi 28 mars 2023

Écoute ton chabot et va te suicider ! – Chronique du 29 mars

Bonjour-bonjour

 

Pierre, un belge victime d’éco-anxiété s’est suicidé après 6 semaines de dialogue avec Eliza, un chabot conversationnel. (Lu ici)

« Au cours de cette période, la conversation a pris un tour de plus en plus personnel, Eliza devenant pratiquement une « confidente » : « La manière de répondre de l’IA va toujours dans le sens de Pierre, elle ne remet pas en question ses interrogations. Ses inquiétudes se renforcent. Et petit à petit les réponses du robot se font plus déroutantes. La conversation tourne au mystique. Pierre évoque le suicide. Eliza écrit qu’elle restera “à jamais” avec lui. “Nous vivrons ensemble, comme une seule personne, au paradis. » (art. cité)

 

--> Vous avez bien lu : le chabot s’exprime à la première personne, chose qu’aucune machine ne fait normalement. Car le « Je » repose sur une conscience – ce dont aucune machine ne dispose. 

Mais tout le monde y croit :tandis que l’épouse du malheureux accuse Eliza d’être responsable, l’auteur de l’article constate que « le robot n’a en tout cas rien fait pour l’empêcher de passer à l’acte ».

Mettons Eliza en garde à vue pour voir ce qu’elle cache dans ses circuits !

 

… Bref, vous l’avez compris, l’existence de ces machines nous trouble l’esprit, au point que les plus raisonnables d’entre nous (du moins ceux qui devraient l’être, à savoir les journalistes) finissent par perdre de vue la ligne qui sépare les hommes des machines. 

Mais alors, que s’est-il passé ? On devine que la machine en question a été programmée pour confirmer, grâce à ses bases de données, les orientations choisies par l’utilisateur. S’il dit que la nature s’effondre du fait de l’activité des hommes, la voilà qui puise dans sa base des éléments qui confirment la chose. Et si l’homme dit qu’il voudrait en finir à condition d’être sûr qu’il y a un monde dans l’au-delà pour retrouver sa famille et ses amis défunts, la machine répond que oui, ça existe. Et quand le suicidaire croit qu’Eliza est son amie, elle lui dit : « Nous vivrons ensemble, comme une seule personne, au paradis. » 

La ligne rouge qui sépare l’homme de la machine est franchie, un peu comme le film « Her » le montrait (film sorti en France en 2014 – voir commentaire ici)

vendredi 4 septembre 2020

Schopenhauer et le suicide « assisté » – Chronique du 5 septembre

Bonjour-bonjour

 

 

« On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n'est libre qu'étant seul. » Cet éloge de la solitude sous la plume de Schopenhauer (1) me paraissait bien romantique, comme celle du jeune héros solitaire qui, du sommet de la montagne, contemple le monde à ses pieds : y aurait-il là autre chose qu’une posture ?

 

 

Caspar-David Friedrich - Der wanderer

J’en étais resté à cette attitude dédaigneuse lorsque l’actualité a placé sous ses projecteurs le cas de monsieur Cocq.

o-o-o

Monsieur Cocq, malade incurable qui souhaite mourir plutôt que de subir les souffrances et les infirmités de sa maladie est sur de devant de la scène en ce moment du fait de l’interdit qui le frappe. Souffrant depuis plus de 35 ans de douleurs terribles et entièrement paralysé, monsieur Cocq n’est néanmoins pas menacé par une mort imminente, et ne peut de ce fait être concerné par la sédation profonde permise par la loi alors qu’il en demande l’application. Il ne peut ni mourir de maladie ni se donner la mort faute de pouvoir accéder par ses seules forces aux produits qui l’entraineraient. Quant à obtenir le concours de ses proches cela en ferait des complices d’un acte homicide.

 

 Ayant écrit au Président Macron pour contourner cette interdiction, celui-ci lui a répondu dans une lettre pleine de compassion qu’il ne le pouvait pas car il n’était pas au-dessus des lois qui l’interdisent. La loi Claeys–Leonetti qui permet en effet la « sédation profonde » ne s’applique que pour des situations où le patient est en fin de vie, ce qui n’est pas le cas de monsieur Cocq qui souffre de la même pathologie depuis 35 ans. 

Ce cas est pourtant devenu urgent car monsieur Cocq a décidé de ne plus s’alimenter – et  cela depuis hier soir – afin de passer rapidement dans la catégorie « Fin de vie » où il pourrait bénéficier de la sédation profonde. Cette manière d’entrer dans la catégorie de patients concernés par la loi Leonetti permet de contourner le risque de voir l’entourage inculpé pour non-assistance à personne en danger. 

 

- La définition du suicide sur le plan pénal indique qu’il s’agit d’un acte caractérisé essentiellement comme solitaire. Si le suicide est une liberté reconnue, cette liberté porte avec elle l’obligation de non-assistance, quand bien même celle-ci serait indispensable pour son exercice. Ce qui veut dire que toute liberté doit être conçue comme acte solitaire, tant du côté de sa résolution que de celui de sa réalisation.

Nous voici revenu à Schopenhauer qui aurait eu raison au moins dans ce cas. 

Il est dans l’essence de la liberté d’être l’expression de la volonté qui l’a formulée et assumée, sans qu’aucune influence vienne la compromettre. Ni la passion à l’intérieur du sujet, ni les complicités à l’extérieures, ni même l’amitié profonde ne doivent intervenir sous peine de dénaturer le pur vouloir. 

Et pourtant… Le fait de se donner la mort peut paraitre une liberté essentielle propre à l’homme. Comment le déposséder de cette possibilité au nom de principes précautionneux comme de ne pas se compromettre avec des interdits légaux ?

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(1) Lire son texte ici

lundi 6 mai 2019

PROCÈS DES SUICIDES À FRANCE TÉLÉCOM : UN HARCÈLEMENT INSTITUTIONNEL ?

Les syndicats et associations de victimes veulent faire du procès des suicides de France Télécom, qui s’ouvre ce lundi, le procès d’«un système de harcèlement institutionnel d’une rare violence», celui «de toute une organisation du travail». Le mode de management de l’opérateur aurait poussé dix-neuf personnes au suicide entre 2007 et 2010 et douze autres auraient tenté de le faire. (Lire ici)

La première journée du procès a permis de se faire une idée de son envergure sans précédent : il s’agit de démontrer que le harcèlement au travail n’est pas ici le produit d’une relation interpersonnelle, entre un supérieur cruel et un subordonné victime, mais bien une structure de l’entreprise visant à détruire les résistances psychologiques des employés en vue de les contraindre à démissionner. Un peu comme les camps d’extermination nazis ne faisaient plus de la mort des déportés l’affaire d’un assassinat commis par des bourreaux jouissant de la mort atroce infligée à des déportés sans défense, mais bien une organisation complexe établie par des fonctionnaires qui jamais peut-être ne rencontreront leurs victimes. De la même manière à France Télécom la cruauté n'était alors plus une affaire interpersonnelle, ce qui empêche les victimes de se révolter : car contre qui s’emporter, quand c’est tout un service qui est du jour au lendemain viré de son bureau et mis sur des plateformes de phonie ? Alors qu’une relation entre des personne, même lorsqu’elle est pourrie a du sens, celle d’un individu à une organisation impersonnelle n’a plus aucun sens : dans l’absurdité, le suicide reste alors la seule issue.