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lundi 3 juin 2024

Face à #metoo : que savons-nous de nos actes ? - Chronique du 4 juin

Bonjour-bonjour

 

Six femmes accusent Edouard Baer d'agressions sexuelles et d'attitudes "déplacées" – parfois plus simplement de harcèlement.

L’intéressé a répondu : « Je ne me reconnais pas dans les mots ou les gestes qui me sont attribués… Je ne peux qu'exprimer mes regrets que mon comportement ait mis mal à l'aise ou blessé ces femmes. Je n'ai pas eu l'intelligence de le percevoir. J'en suis profondément désolé ».

Son amie Sandrine Kiberlain a renchéri : « J'aime trop Édouard pour le réduire à ce dont on l'accuse. Et même en parler, je trouve que c'est y accorder trop d'importance. Il a très bien su s'excuser lui-même, ce qu'il a dit est très parlant, il est intelligent ». (Lu ici)

 

Des regrets, pas des remords : est-ce grave ?

Oublions un instant le caractère odieux des actes reprochés, et cherchons seulement comment ils ont été vécus par leur auteur : « mains baladeuses », « flirt appuyé », « laisser aller de fin de journée », tout cela n’était finalement vécu que comme des gestes sans intention de nuire, réalisés avec la tolérance que seul contestait alors le respect de la morale.

Oui, c’était cela : on voyait alors dans ces gestes quelque chose qui offensait la morale, et pas du tout la femme qui les subissait. Bien sûr on se rendait parfois compte qu’elle n’était pas d’accord.  Mais après tout n’était-pas là la preuve de l’intérêt qu’elle suscitait ? Une valeur qui lui était accordée ? Était-ce du cynisme ? En ce cas on disait qu’il était innocent car inconscient de la souffrance de la femme qui était victime de ces gestes. 

Bien sûr on avait le moyen de comprendre que ces gestes ne pouvaient être tolérés simplement parce qu’on ignorait leur conséquences. Mais bof... Cette souffrance n’avait pas de poids devant la bienveillance que ces agressions suscitaient.

 

- On avait pourtant les moyens de réfléchir à ce que cette complaisance recouvrait : éviter à des femmes d’être qualifiées de « mal baisées », ou encore un hommage rendu à sa jeunesse et à sa beauté : « Profites-en, tant qu’il y a de la demande. », c’était les définir comme objet sexuel, dont la valeur dans la société consistait à les identifier à leur tour de poitrine ou à l’ombre de leur entrejambe.

Avait-on le droit d'ignorer ça ?

Quand bien même les intentions seraient restées pures, il y a de la pureté coupable.

Et ça, c’est grave.

lundi 18 septembre 2023

Poil de carotte – Chronique du 19 septembre

Bonjour-bonjour,

 


« Je veux un électrochoc à tous les niveaux » : tel est l’avertissement de Gabriel Attal aux recteurs après le suicide de Nicolas

- Et en effet : que faire lorsque vous avez donné un ordre qu’il est impossible de réaliser ? Vous tapez sur ceux qui sont sous votre main et vous montrez comme cela votre puissance.

 

  

Nous ne sommes pas les seuls !

 Nos amis belges en publiant cette caricature de Joëlle Milquet, ministre de l’Intérieur, montrent qu’ils constatent exactement la même chose. 

 

Bien sûr cette fermeté a une explication rationnelle : elle met en cause des fautes sans lesquelles l’évènement tragique n’aurait pas eu lieu – supposant ainsi que l’institution avait en elle-même de quoi réagir. Mais dans les faits, on devine que le pouvoir est bien content que cette faute ait eu lieu : sans quoi on aurait bien vu qu’il était impuissant à empêcher quoi que ce soit.

On va me critiquer (si, si : ne le niez pas) en disant que c’est juste une question de volonté et qu’on a résolu d’autres problèmes aussi ardus.

D’autres problèmes, je veux bien. Mais le harcèlement ça remonte à très loin et personne à ce jour n’a réussi à l’empêcher.

Demandez plutôt à Poil de carotte ! Lui il est né en 1894, et le fait qu’il soit le souffre-douleur de sa propre famille montre simplement que le mal s’est généralisé.

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NB – J’ai évoqué début juin le cas du malheureux « Petit Boscot » : vous pourrez vous y reporter en cliquant ici 

mercredi 12 juillet 2023

10 toutes petites secondes, monsieur le Président – Chronique du 13 juillet

Bonjour-bonjour

 

Nos amis transalpins ont le sens de l’exactitude. Lorsqu’il arrive qu’une personne (une jeune femme en général) se plaigne d’avoir été pelotée par un monsieur, alors que celui-ci se défend de toute intention libidineuse, le juge italien sort son chronomètre : si on peut établir que vous – oui, vous le tripoteur – n’avez pas commis le délit en question plus de 10 secondes, eh bien justement : ce n’est plus un délit.

 Vous ne me croyez pas ? Lisez plutôt ceci : jugeant le cas du gardien d'une école qui avait tripoté les fesses d'une élève de 17 ans une dizaine de secondes, le Tribunal a estimé que « La soudaineté de l'action, sans aucune insistance dans l'action de toucher, qui relève presque de l'effleurement, ne permet pas de caractériser l'intention libidineuse ou concupiscente généralement requise par le droit pénal » (source : Il Corriere della Sera, cité ici)

L'inculpé avait en effet protesté de son innocence, affirmant que c’était « juste par plaisanterie » – ce qui a justement suscité l'indignation d'associations d'élèves et d'influenceurs.

o-o-o

 

S'il vous plait, un peu de réflexion avant de crier au scandale.

            1° Le contact corporel avec une autre personne n’a pas de sens en soi ; il peut être dû à une promiscuité accidentelle (transports en commun), il peut être non voulu et dès lors il ne peut être considéré comme délictueux.

            2° Lorsqu’une intention est mise en cause, il s’agit de savoir si elle est ou non « libidineuse ». Le juge italien considère en effet que seule cette intention peut être incriminée par le code pénal.

            3° En particulier, en dehors de la concupiscence, on peut mettre la main aux fesses de quelqu’un par plaisanterie – la quelle ne saurait tomber sous le coup de la loi.


Comme ça....

            4° Si par contre l’intention lascive est suspectée, le juge interroge le chronomètre : en dessous de 10 secondes, cette cause est écartée, ce qui suppose qu’on ne peut obéir à cette pulsion sans cette durée minimum. 

Moins de 10 secondes : c’est une blague ; plus de 10 secondes : c’est que ça pousse dur.

Notez, je vous prie, cette précision qui pourrait bien vous servir dans la vie ordinaire pour évaluer les gestes déplacés, les regards appuyés, les mots équivoques. 

Une main aux fesses, si c’est juste pour le fun, y a pas mort d’homme.

Et puis, profitez-en tant qu’il y a de la demande…

 

----> Non ! Me tapez pas !!! Pas sur la tête !!!

samedi 3 juin 2023

Une petite histoire du harcèlement – Chronique du 4 juin

Bonjour-bonjour

 

Parmi les chansons de Berthe Sylva il en est qui sont classées « Chansons narratives compassionnelles » (1927-1939) : dont les célèbres « Roses blanches » et le non moins célèbre hymne au vieux Pataud dont je vous régalais il n’y a pas très longtemps (voir ici).

Mais aujourd’hui je reviens avec du « encore plus lourd » : non il ne s'agit pas des "Roses blanches" qu'avec un esprit taquin on pourrait proposer en ce jour de Fêtes des mères ; il s’agit de la triste histoire du P’tit Boscot ainsi nommé parce qu’il a une bosse dans le dos. Si vous ne me croyez pas, lisez plutôt ces paroles – tout en les écoutant.

 

- Pourquoi celle-ci plutôt qu’un autre ? Eh bien parce qu’elle nous raconte un cas de harcèlement moral datant d’il y a un siècle – et on songe à la pauvre Lindsay dont le suicide a atterré tout un établissement scolaire – et au-delà.

Oui, l’histoire du P’tit Boscot est celle d’un très méchant harcèlement – écoutez plutôt : « Eh ! p’tit Boscot c’est-il qu’ta mère / Aurait eu peur d’un dromadaire  / Pour te coller cett’ boss’ la sur l’dos ?  / Laisse-moi toucher, j'gagnerai l'gros lot! » 

Résultat ? Le pauvre petit Boscot essuie furtivement une larme de chagrin tout en murmurant : « … Qu’ai-je donc fait pour que chacun me raille ? / Je sais pourtant qu’ils ne sont pas méchants / Mais c’est mon sort / Il faut, vaille que vaille, / Subir les mots les plus désobligeants. »

Transposez ça de nos jours et vous trouverez des adolescents tourmentés par les réseaux sociaux qui se préparent au suicide tout en excusant à l’avance leurs tourmenteurs : après tout ce sont eux – les victimes – qui ont commencés avec leur corps ridicule ou leur sensibilité excessive. C’est leur sort, il n’y a plus qu’à dire adieu au monde ? On est révolté par un tel renversement des rôles : comment imaginer cela ? On n'y crois pas un instant.

- L’auteur de la chanson a quand même voulu justifier ces méchants camarades : en découvrant le P’tit Bosco qui dépose ses fleurs blanches sur la tombe de sa « Chère Maman », ils sont pris de remords : preuve qu’ils n’étaient pas si mauvais ? En serait-il de même aujourd’hui avec le cas des harceleurs de Lindsay ? 

Ce qui nous mène à la question qu’on ne pose pas aujourd’hui : que disent ces auteurs de ces messages haineux, maintenant que cette malheureuse lycéenne s’est suicidée ? Ont-elles (-ils) pris conscience de la cruauté de leurs actes ? Ont-ils (elles) tenté de s’en excuser ? Ou bien ont-ils chargé la victime en lui reprochant de s’être suicidé pour rien du tout – puisque ça les amusait, pourquoi pas elle ?

vendredi 13 janvier 2023

Y a-t-il un droit à la haine ? – Chronique du 14 janvier

Bonjour-bonjour

 

Le harcèlement à l’école revient dans l’actualité avec le dramatique suicide du jeune Lucas, un garçon de 13 ans, harcelé par ses camarades pour son homosexualité.

Ce cas ayant été connu et traité avant son issue fatale, on reste dans l’incompréhension devant l’impuissance des mesures éducatives prises en vue de faire comprendre que le harcèlement est un mal et qu’il n’est pas permis de s’y livrer. Malgré les mesures pour y parer, le harcèlement est devenu un fléau dans les écoles ; on se demande alors si ces échecs répétés ne montrent pas que seule la répression a une chance de réussir – à condition qu’elle soit possible dans un domaine où la furtivité est la règle. C’est que la haine qui s’exprime de façon détournée dans ce comportement est ressentie comme un droit.

Pour parler comme Spinoza, le mal ou l’imperfection que nous décelons en autrui ne nous donnerait-il pas un droit à nous en moquer ou à le haïr ? Car, comme le dit Spinoza, haïr quelqu’un, c’est être « attristé » par la blessure que nous inflige son existence ou son comportement. 


Y aurait-il donc un droit à la haine ?


On vient de le dire : pour Spinoza, haïr quelqu’un, c’est imaginer que cette personne est la cause de nos tristesses. Donc si je me moque d’une personne, c’est que je cherche à la tourner en dérision, à la blesser et à lui renvoyer la tristesse qu’elle me cause. J'ai le droit à faire souffrir l'autre parce que c'est lui qui a commencé.

- Donc, oui, je peux haïr et chercher à blesser celui qui me fait du mal à condition :

            * qu’il en soit responsable : je me moquerais à tort de quelqu’un qui a une disgrâce physique, parce qu’un nez tordu ou des yeux qui louchent ne dépendent pas d’une décision du malheureux qui en est affecté. 

            * qu’il s’agisse bien d’un mal – car peut-être nous trompons-nous en le croyant, le mal étant souvent une vision incomplète d’un bien. 

--> Mais, même si une personne était responsable d’un mal authentique, il ne s’agirait pourtant pas de la haïr : ici, la devise de Spinoza est : « Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre. » (Traité politique). Plutôt que de haïr mieux vaut aider la personne à se corriger. (Cf. le Court Traité, II ch.9 - Lire en annexe) 

Le problème posé par le harcèlement est la bonne conscience des coupables, qui justement ne se sentent absolument pas coupables : les harceleurs se sentent justifiés à faire souffrir le jeune Lucas : n’était-il pas homosexuel ? Un « pédé », dont l'existence même est un délit et qu’on a le droit de détester et de harceler faute de pouvoir le dénoncer à la police.

Hélas ! Ici la pédagogie spinoziste risque bien d’échouer : ces harceleurs trouvent un plaisir à faire souffrir et rien de rationnel ne pourra les en dissuader. Restent deux choses : ou bien l’éducation morale ; ou bien la répression.

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De la raillerie et de la plaisanterie

- La raillerie et la plaisanterie naissent d'une fausse opinion et manifestent une imperfection soit dans le railleur, soit dans le raillé. Elles reposent sur une fausse opinion, parce qu’on suppose que celui dont on se moque est la première cause de ses actions et qu'elles ne dépendent pas (comme les autres choses) de la nature de Dieu d’une manière nécessaire. Elles supposent une imperfection dans le moqueur, car de deux choses l'une : ou la chose dont il se moque mérite la raillerie, ou elle ne la mérite pas ; si elle ne la mérite pas, c'est évidemment un travers de railler ce qui n'est pas à railler ; si elle la mérite, c'est donc que le railleur reconnaît dans sa victime une imperfection quelconque ; mais alors ce n'est pas par la raillerie, mais par de bons conseils, qu’on doit chercher à le corriger. (C.T. II, ch. 9)

lundi 6 mai 2019

PROCÈS DES SUICIDES À FRANCE TÉLÉCOM : UN HARCÈLEMENT INSTITUTIONNEL ?

Les syndicats et associations de victimes veulent faire du procès des suicides de France Télécom, qui s’ouvre ce lundi, le procès d’«un système de harcèlement institutionnel d’une rare violence», celui «de toute une organisation du travail». Le mode de management de l’opérateur aurait poussé dix-neuf personnes au suicide entre 2007 et 2010 et douze autres auraient tenté de le faire. (Lire ici)

La première journée du procès a permis de se faire une idée de son envergure sans précédent : il s’agit de démontrer que le harcèlement au travail n’est pas ici le produit d’une relation interpersonnelle, entre un supérieur cruel et un subordonné victime, mais bien une structure de l’entreprise visant à détruire les résistances psychologiques des employés en vue de les contraindre à démissionner. Un peu comme les camps d’extermination nazis ne faisaient plus de la mort des déportés l’affaire d’un assassinat commis par des bourreaux jouissant de la mort atroce infligée à des déportés sans défense, mais bien une organisation complexe établie par des fonctionnaires qui jamais peut-être ne rencontreront leurs victimes. De la même manière à France Télécom la cruauté n'était alors plus une affaire interpersonnelle, ce qui empêche les victimes de se révolter : car contre qui s’emporter, quand c’est tout un service qui est du jour au lendemain viré de son bureau et mis sur des plateformes de phonie ? Alors qu’une relation entre des personne, même lorsqu’elle est pourrie a du sens, celle d’un individu à une organisation impersonnelle n’a plus aucun sens : dans l’absurdité, le suicide reste alors la seule issue.

mercredi 13 février 2019

UNE TRENTAINE DE MEMBRES D’UN GROUPE FACEBOOK – LA LIGUE DU LOL – SONT ACCUSÉS DE S’ÊTRE LIVRÉS À DU CYBERHARCÈLEMENT DEPUIS 2009, EN PARTICULIER SUR TWITTER.

C’est une affaire qui après avoir comme on dit défrayé la chronique dans le monde des médias en ligne, prend une allure beaucoup plus sociétale : car voici que se révèlent des harcèlements dont les victimes se comptent par dizaines et qui en souffrent depuis plusieurs années.
Voici quelques remarques faites au grès de la lecture d’articles informatifs (voit ici par exemple)
D’abord, c’est le caractère insidieux des attaques, souvent constituées de tweets critiques mais peu agressifs, dont la répétition pendant des mois et des mois (par exemple, dénigrement d’articles publiés par la victime) finit par devenir une véritable souffrance.
En suite, c’est le fait que ces harceleurs opéraient « en bande organisée » appartenant tous à ce qu’ils ont eux même appelé une « ligue » - Rappelons qu’une ligue est une association formée à fin de protéger et de promouvoir des intérêts religieux, politiques, philosophiques etc ; ici cet aspect était désamorcé par le qualificatif qui complétait sa dénomination : Ligue LOL. Pour de rire ? Ce n’était comme on le voit aujourd’hui qu’une hypocrisie.
Enfin et surtout, le public (dont je fais partie) a découvert avec stupéfaction le pédigrée des beaux messieurs qui sont mis en cause : des journalistes, chroniqueurs à Libé et aux Inrocks ou encore chez Usbeck et Rica. Excusez du peu !
Mais voilà une bonne piqure de rappel pour ceux qui auraient une vision un peu manichéenne des hommes : d'un côté, les gros beaufs, ceux qui font montre dans leur comportement de bêtise crasse ; et puis de l'autre, des gens qui possèdent un véritable talent et qui le mettent au service de la méchanceté et de la cruauté, mais dont on veut croire qu’ils sont à l’opposé des valeurs dans les quelles nous, qui faisons confiance aux titres qui les emploient, croyons.

Que tout le monde soit à son heure bête et méchant : c’est une vérité. Mais il y a ceux qui se soignent et puis ceux qui fondent une ligue pour s’en réjouir.