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mardi 9 décembre 2025

Y d’la joie ! – Chronique du 10 décembre

Bonjour-bonjour

 

Alors que se profile la campagne électorale des municipales, certains maires sortent de la banalité à l’approche des fêtes de fin d’année. Écoutez plutôt ces arrêtés pris par deux d’entre eux :

- Le maire d'Andrézieux-Bouthéon (Loire) a pris un arrêté afin de lutter contre la morosité ambiante. Du 1er décembre au 2 janvier, ses administrés ont l'obligation de sourire en toutes circonstances et sont encouragés à se vêtir de leurs vêtements les plus colorés.

« Faire la gueule ne résout rien. Tant qu'à faire, il vaut mieux sourire, se parler et ensemble faire en sorte de passer de bonnes fêtes » (Lire ici)

            - Dominique Potar, maire de Bezannes (proche de Reims), a pris cet arrêté : « du 1er décembre 2025 au 6 janvier 2026, chaque "habitation, commerce ou véhicule stationné sur le territoire de la commune doit arborer au minimum : une guirlande lumineuse (clignotante de préférence, sinon c’est triste), un élément kitsch assumé", comme un renne gonflable, un bonhomme de neige en chaussettes, ou un lutin en pâte à modeler. » (Lire ici)

 

Ainsi pour ces édiles, la joie est essentiellement une apparence, ce qui la rend accessible à l’obligation légale. En effet, comme nous le soulignions récemment, il y a bien des raisons de rester triste durant les fêtes de noël ; pourtant afficher un sourire et porter des vêtements de couleur vive est encore à la portée de chacun. On notera qu’à Bezannes le souci d’afficher la gaité passe également par des décorations de Noël au kitsch assumé. 

Outre le fait étonnant qu’être kitsch puisse passer comme un signe de joie, on relèvera que si la joie est conçue comme un signe, alors elle n’est pas un état psychologique - contrairement à l’avis de Spinoza. 

On relèvera aussi que l’affichage du même état d’âme peut être requis du peuple entier, comme on le voit avec les coréens du Nord, capable de pleurer en chœur lorsque passe le cercueil de leur bien aimé leader.




samedi 31 mai 2025

Que ma joie demeure – Chronique du 1er juin

/Je prends comme titre de ce Post celui d’un choral de Bach (Cantate BWV 147) « Jesus bleibet meine Freude », connu en français sous le nom « Jésus, que ma joie demeure » bien qu’il s’agisse d'un contresens : le sens littéral correspond à l'affirmation : « Jésus demeure [reste / continue à être / restera toujours] ma joie »./

 

Bonjour-bonjour

 

Pour ceux qui passent leur nuit à écouter la radio plutôt qu’à dormir, la joie des supporters du PSG a été perçue comme une irruption volcanique d’allégresse. Il faut dire que la victoire du club parisien en finale de la coupe d’Europe, associée au score (5-0), faisait de leur équipe une géante du monde footballistique.

C’est ce flot permanent de l’exultation qui faisait la surprise. Écoutez plutôt Spinoza parlant de la joie : « La joie est le passage de l'homme d'une moindre à une plus grande perfection. » Pour Spinoza la joie est un processus dynamique qui ne dure qu’autant qu’il faut pour passer d’un niveau de perfection de l’être à un autre. Et ça prend combien de temps ? Quelques minutes ? Or, c’est plusieurs heures durant que les supporters du PSG on laissé déborder leur allégresse. Autant dire que cet étourdissement a été consécutif à une éruption phénoménale, donnant ainsi la mesure de l’évènement.

 

 

 

Bien – Et aujourd’hui ? Il est possible de revivre un tel évènement de façon imaginaire et donc de ressentir à nouveau cette joie. Mais c’est une joie de second ordre qui ne saurait alors recréer la réalité originaire : les supporters du club de football parisien vont devoir exiger que leurs joueurs fassent de nouveau preuve de leur prestige par de nouveaux succès aussi glorieux que celui qu’ils viennent de réaliser. 

Cela si tant est que ce que l’on désire c’est moins la perfection que le perfectionnement.

mercredi 30 octobre 2024

Fantomas ou Fantomette ? – Chronique du 31 octobre

Bonjour-bonjour

 

Vous avez vu la date ? Ce soir les tombes vont s’ouvrir livrant passage à ces créatures terrifiantes :

 


...  à moins que ce soient des enfants déguisés en fantômes qui vont toquer aux portes pour qu'on leur donne une poignée de bonbons sous peine d’être victime d’un sort malencontreux.

C’est aussi le moment où la presse fait ses choux gras de cette tradition, développant la culture du marronnier d’automne (lire ici). Et parmi ces marronniers, il en est un particulièrement robuste : celui qui fait le récit des lettres échangées entre Hugo Boxel et le « très profond Baruch Spinoza » (lire ici). Boxel croit que les fantômes existent parce que la séparation de l’âme et du corps est une réalité, que c’est même la preuve de la supériorité de celle-là sur celui-ci, et que seules les âmes les plus « basses » ne sauraient présenter ce genre de mutation. Boxel ajoute alors : « Je pense donc qu’il y a des esprits de tout genre, sauf peut-être du sexe féminin. »

Voilà donc où mène le machisme du 17ème siècle : penser que les femmes n’ont pas suffisamment d’âme pour connaitre cette forme de survie que constitue l’existence spectrale.

Spinoza ne s’y trompe pas, rejetant comme fantaisie irréaliste à la fois l’existence des fantômes et – au cas où ce rejet ne serait pas signifiant, celle de fantômes féminins. Faisant semblant d’ignorer la contradiction consistant à oublier que les fantômes n’ont pas de corps, tout en affirmant en même temps qu’ils ont néanmoins un sexe, il s’en remet au jugement de ceux qui ont vu des fantômes, s’étonnant que personne n’ait regardé où il fallait pour savoir – et donc dire – si les fantômes avec un sexe féminin existent. Zizi ou pas Zizi ?

On peut en rire, mais quand même : qu’il y ait des sabbats au cours des quels des sorcières copulent avec des démons, ça ne surprend personne. Mais qu’il y ait des fantômes avec sous leur suaire des formes évidentes de femmes, ça aurait dû interroger les observateurs, et Spinoza a raison de s’en étonner.

- Bon, tout ça ce sont des élucubrations qui ne nous intéressent pas.
Croyez-vous ? Et Fantômette ? Elle n’existe pas peut-être ? Allez voir dans les magasins ce qu’il en est. Peut-être avez-vous-même acheté pour la gamine une panoplie de Fantômette ?

Ça existe – Et ça ressemble à ça :  



A mon avis, Fantômette est bien une femme. Mais qu’elle soit un fantôme, ça c’est très douteux.




samedi 10 août 2024

Spinoza et la fête olympique – Chronique du 11 aout

Bonjour-bonjour

 

Les jeux (Olympiques) sont faits… mais la fête n’est pas finie ! C’est du moins ce que semble espérer le public français pour autant qu’on soit capable de décrypter son comportement et son jugement sur les réseaux sociaux.

D’où l’idée venue de l’Élysée que le 15 septembre on pourrait remettre ça en faisant défiler les athlètes sur les Champs-Élysées comme au temps de la fête du football post coupe du monde.

Est-ce une bonne idée ou bien un calcul bassement politicien au terme duquel le pouvoir aura glané les lauriers des champions – moisson du reste très vite fanée ?

- On avait dit en 98 que c’était l’avènement de la France black-blanc-beurre : on a vu ce qu'il en est et on a des raisons de croire que l’optimisme et la fierté d’être français qui règne aujourd’hui durera aussi peu de temps.

Faut-il admettre comme une évidence ce bilan au pessimisme anticipé ?

Bien sûr les émotions des compétitions sportives vont s’estomper ; mais est-ce pour autant que leur effet disparaitra ? On peut croire que l’effort de surmonter les obstacles n’est pas inutile et que la joie de le faire peut bien s’estomper, ce n’est pas pour autant qu’on va retomber au niveau antérieur.

 C’est ce que nous pouvons comprendre en lisant l’Éthique de Spinoza, quand il détaille les effets des passions (la philosophie de l’époque utilisait le terme de passion là où nous parlons plutôt d’émotion) (Voir le cours de Gilles Deleuze Sur Spinoza ici - et un extrait sur les passions ici)


- Car cette fierté se nourrit des émotions positives qui se dégagent des tribulations de nos sportifs. Tout comme les passions joyeuses de Spinoza, ce qui nous arrive aujourd’hui mérite d’être considéré avec attention. 

Car la joie qu'on observe aujourd'hui est certes un élan bref - mais qui peut accompagner un effet durable. Les passions joyeuses en augmentant notre puissance d’agir nous permettent de nous élever au-dessus des passions, non pas qu’elles soient détruites, mais réduites à une région étroite de notre être.

Écoutons Spinoza : on ne détruit pas les passions, mais on peut prendre appui sur elles pour nous élever. C’est cela que Deleuze découvre dans son célèbre cours sur Spinoza (en ligne ici).

Il serait bien de ne pas l’oublier, pour une fois que la philosophie peut utilement conseiller la pensée politique.

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N.B. Reste la question de savoir si les exploits des athlètes français a quelque chose à voir avec nos propres exploits. Mais ça, c'est une autre histoire

mardi 16 mai 2023

Dis-moi, René…. – Chronique du 17 mai 2023

Bonjour-bonjour

 

Un jeune prof de philo vient de mettre au point une extension de chatGPT appelée « PhiloGPT » permettant à des élèves de terminale de dialoguer via cette application avec… Platon, Descartes ou Hume, incarnés par chatGPT. (Info lue ici)

Toutefois le procédé est apparu très limité – quoique toujours pédagogiquement innovant : on observe en effet les absurdités auxquelles aboutit philoGPT, lorsque, par exemple, on demande à René Descartes ce qu’est selon lui, la vraie générosité : on obtient alors un verbiage moralisateur sans aucun rapport avec le concept développé par Descartes dans le Traité des passions de l’âme (1). 

--> D’où la nécessité de transférer dans la machine les informations nécessaires pour fournir la réponse et de faire appel au bons sens de l’élève pour évaluer cette réponse – et c’est dans ce sens que l’utilisation de ce logiciel stimule l’intelligence et l’attention des élèves. Autant dire que la machine n’est qu’un substitut du professeur – et donc que ne devons pas craindre l’utilisation de PhiloGPT, pas plus que nous n’avons craint d’utiliser les calculatrices à l’époque où on redoutait qu’elles n’annulent tous nos efforts pour acquérir la faculté de calculer. Il fallait simplement anticiper leur résultat pour palier – par exemple – à une erreur de saisie. 

- Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui plus personne ne connait ses tables de multiplication ; et de même personne ne lira plus le Traité des passions, du moment que PhiloGPT l’aura fait pour nous.

 

Mais quoi de nouveau ? Ne nous contentons-nous pas des informations données par exemple par Google ? Que faisons-nous de vraiment original en interrogeant la machine, dès lors que nous savons qu’elle ne sait rien d’autre que ce qu’on lui aura fait ingérer ?

D’ailleurs, ce type de connaissance correspond au premier genre de connaissance tel que décrit par Spinoza, à savoir une connaissance par signes - ici : connaissance par ouï-dire. (2) 

De fait, si nous consentons à croire les affirmations venues de sources non vérifiées, alors les logiciels sont tout aussi crédibles que les influenceurs de réseaux - ou que nos profs ?

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(1) « Je crois que la vraie générosité, qui fait qu’un homme s’estime au plus haut point qu’il se peut légitimement estimer, consiste seulement partie en ce qu’il n’y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés, et partie en ce qu’il sent en soi-même une ferme et constante résolution d’en bien user, c'est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu’il jugera être les meilleures.) » (art. 153)

« Parce qu’ils n’estiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes et de mépriser son propre intérêt pour ce sujet, ils sont toujours parfaitement courtois et affables et officieux envers chacun » (id. art.156)

(Passions de l’âme, article 153)

(2) 1) la connaissance par imagination, qui est inadéquate et se subdivise en connaissance par expérience vague et en connaissance par signes (ou par ouï-dire) ; 2) la connaissance par raison ou notions communes, qui est adéquate ; et 3) la science intuitive, ... (voir ici)

dimanche 14 mai 2023

Et après il s’endort… - Chronique du 15 mai

Bonjour-bonjour

 

On n’arrête pas la science, surtout quand elle s’efforce de traduire nos émotions amoureuses en produits chimiques auto-administrés. Car sachez-le, à chaque étape, de la simple attirance sexuelle au plaisir enfin consommé, une multitude d’hormones se succèdent, toutes secrétées par le cerveau et toutes porteuses de comportements et de sensations spécifique. C’est du moins ce que montre cet article :

            1° Au stade de l’anticipation, c’est la dopamine qui nous emplit d’excitation à l’idée du plaisir prochain.

            2° Mais il faut aussi se préparer à l’action : c’est le moment de la gonadoréline qui stimule la production des hormones sexuelles : testostérone et progestérone.

            3° Survient alors le moment proprement orgasmique : tout l’organisme se mobilise au service du plaisir : l’hypothalamus et le système limbique libèrent des endorphines, des hormones à l’effet euphorisant, et de l’ocytocine.

Attention : là est le moment essentiel : « L’ocytocine active les circuits cérébraux de l’attachement. Elle emprunte le chemin de la dopamine au moment de l’orgasme pour associer au plaisir un élan de tendresse ». 

--> Autrement dit, de façon naturelle, le moment de l’orgasme est aussi celui où se développe l’élan de tendresse source du câlin post-coïtal. Et dire que Freud croyait que sexualité et tendresse, quoique faisant également partie de l’amour, étaient inversement proportionnels dans l’épisode sexuel…

            4° Nous voici maintenant après l’orgasme ; tandis que le taux de dopamine décroit, celui de la sérotonine remonte, engendrant le calme et la passivité, « rendant le soupirant d’abord pétri d’amour, puis béatement satisfait » (1)

 Et dire que Spinoza croyait qu’il s‘agissait de la triste retombée d’un élan épuisé

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(1) Pr Luc Mallet (Institut du cerveau)

(2) « Post coitum omne animal tristis est » : Spinoza – Traité de la réforme de l’entendement (§4)

- C’est en réalité un adage venu de Galien : « Post coitum omne animal triste est, sive gallus et mulier » (Après le coït, tous les animaux sont tristes, à l’exception du coq et de la femme)

lundi 16 janvier 2023

Message aux survivants du « blue monday » - Chronique du 17 janvier

Bonjour-bonjour

 

Nous sommes mardi 17 janvier : si vous me lisez alors c’est que vous ne vous êtes pas suicidé hier, lundi 16, le jour le plus déprimante de l’année (ou pour parler comme les anglo-saxons le « blue monday »).

 

Inutile de revenir sur les raisons qui ont poussé à considérer cette date comme étant la plus favorable à la dépression ; notons simplement qu’on a fait tout ce qu’on pouvait pour qu’il en soit ainsi en concentrant sur le mois de janvier les augmentations des taxes, les interdits – y compris le fameux « janvier sec » (c’est-à-dire sans une goutte d’alcool).

Qui donc nous aidera à nous sortir de cette situation ? 

--> Demandons à Spinoza.

 

Selon Spinoza, nous sommes sujets à des « affections » (ce que certains traduisent par « passion ») qui sont des sentiments qui agissent sur nous en augmentant ou en diminuant la « force d’exister », « la puissance d’agir ». On comprend que ces sentiments (que nous avons baptisés « passions tristes ») font partie de ces affects. « Il s’agit de la crainte, du désespoir, du sentiment d’impuissance (« humilité »), le sentiment d’infériorité (« abjection »), la haine, la honte, le repentir et même la pitié… Pour résumer, rappelons que Spinoza définit la tristesse comme « une passion par laquelle l’âme pousse à une moindre perfection ». (Résumé inspiré de cet article)

Il y a donc des affections qui réduisent nos forces et qui nous attristent. A l'opposé, y aurait-t-il des affection joyeuses ? Oui, à condition d’entendre par-là ces affections actives, qui ont la particularité d’être issues de notre propre personne, lorsque nous parvenons à gouverner nos sentiments à l’aide de la connaissance que nous en avons. Dans ce cas, on ne pâtit pas de nos affects : on agit sur eux, selon les idées « adéquates » que nous en avons, ce qui nous conduit (toujours selon Spinoza) à la sobriété, la chasteté… mais aussi à l’amour, tant que la raison veille. 

Devons-nous donc vivre comme des moines trappistes et nous priver de tout ce qui réjouit habituellement les hommes ? Certes non, et le texte qu’on pourra lire en annexe a justement pour rôle de refuser cette situation.

Car, pour éviter les affects qui réduisent notre force d’exister, il ne faut pas éviter toutes sortes d’occasions où nous les rencontrons, mais nous devons simplement gouverner leur usage : ce qui suppose que nous soyons attentifs à ce qui réjouit les différents parties de notre être. Car l’essentiel est là : notre corps a des besoins variés selon les parties qui le composent : le plaisir à manger gras par exemple peut bien être utile pour certains de nos organes et constituer un poison pour d’autres. D’où l’idée de modération sous la double contrôle de notre intellect : d’une part qu’il sache ce qui est bon pour nous ; d’autre part qu’il sache également à partir de quand cet aliment devient un poison.

Comme le disait Paracelse : « C’est la dose qui fait le poison ».


--> Allez-y, les amis : picolez mais dans la juste mesure de vos facultés organiques. (Pour en être assuré lisez ici le joyeux sermon de l’archevêque de Mayence)

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Annexe :

« Il est d’un homme sage de se refaire et de se recréer en mangeant et buvant de bonnes choses modérément, ainsi qu’en usant des odeurs, de l’agrément des plantes vertes, de la parure, de la musique, des jeux qui exercent le corps, des théâtres, et des autres choses de ce genre dont chacun peut user sans aucun dommage pour autrui. Car le corps humain se compose d’un très grand nombre de parties de nature différente, qui ont continuellement besoin d’une alimentation nouvelle et variée pour que le corps soit également apte à tout ce qui suit de sa nature, et par conséquent pour que l’esprit soit lui aussi partout également apte à comprendre plusieurs choses à la fois. » - Spinoza, Éthique IV, Proposition XLV, Scolie du corollaire II

vendredi 13 janvier 2023

Y a-t-il un droit à la haine ? – Chronique du 14 janvier

Bonjour-bonjour

 

Le harcèlement à l’école revient dans l’actualité avec le dramatique suicide du jeune Lucas, un garçon de 13 ans, harcelé par ses camarades pour son homosexualité.

Ce cas ayant été connu et traité avant son issue fatale, on reste dans l’incompréhension devant l’impuissance des mesures éducatives prises en vue de faire comprendre que le harcèlement est un mal et qu’il n’est pas permis de s’y livrer. Malgré les mesures pour y parer, le harcèlement est devenu un fléau dans les écoles ; on se demande alors si ces échecs répétés ne montrent pas que seule la répression a une chance de réussir – à condition qu’elle soit possible dans un domaine où la furtivité est la règle. C’est que la haine qui s’exprime de façon détournée dans ce comportement est ressentie comme un droit.

Pour parler comme Spinoza, le mal ou l’imperfection que nous décelons en autrui ne nous donnerait-il pas un droit à nous en moquer ou à le haïr ? Car, comme le dit Spinoza, haïr quelqu’un, c’est être « attristé » par la blessure que nous inflige son existence ou son comportement. 


Y aurait-il donc un droit à la haine ?


On vient de le dire : pour Spinoza, haïr quelqu’un, c’est imaginer que cette personne est la cause de nos tristesses. Donc si je me moque d’une personne, c’est que je cherche à la tourner en dérision, à la blesser et à lui renvoyer la tristesse qu’elle me cause. J'ai le droit à faire souffrir l'autre parce que c'est lui qui a commencé.

- Donc, oui, je peux haïr et chercher à blesser celui qui me fait du mal à condition :

            * qu’il en soit responsable : je me moquerais à tort de quelqu’un qui a une disgrâce physique, parce qu’un nez tordu ou des yeux qui louchent ne dépendent pas d’une décision du malheureux qui en est affecté. 

            * qu’il s’agisse bien d’un mal – car peut-être nous trompons-nous en le croyant, le mal étant souvent une vision incomplète d’un bien. 

--> Mais, même si une personne était responsable d’un mal authentique, il ne s’agirait pourtant pas de la haïr : ici, la devise de Spinoza est : « Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre. » (Traité politique). Plutôt que de haïr mieux vaut aider la personne à se corriger. (Cf. le Court Traité, II ch.9 - Lire en annexe) 

Le problème posé par le harcèlement est la bonne conscience des coupables, qui justement ne se sentent absolument pas coupables : les harceleurs se sentent justifiés à faire souffrir le jeune Lucas : n’était-il pas homosexuel ? Un « pédé », dont l'existence même est un délit et qu’on a le droit de détester et de harceler faute de pouvoir le dénoncer à la police.

Hélas ! Ici la pédagogie spinoziste risque bien d’échouer : ces harceleurs trouvent un plaisir à faire souffrir et rien de rationnel ne pourra les en dissuader. Restent deux choses : ou bien l’éducation morale ; ou bien la répression.

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De la raillerie et de la plaisanterie

- La raillerie et la plaisanterie naissent d'une fausse opinion et manifestent une imperfection soit dans le railleur, soit dans le raillé. Elles reposent sur une fausse opinion, parce qu’on suppose que celui dont on se moque est la première cause de ses actions et qu'elles ne dépendent pas (comme les autres choses) de la nature de Dieu d’une manière nécessaire. Elles supposent une imperfection dans le moqueur, car de deux choses l'une : ou la chose dont il se moque mérite la raillerie, ou elle ne la mérite pas ; si elle ne la mérite pas, c'est évidemment un travers de railler ce qui n'est pas à railler ; si elle la mérite, c'est donc que le railleur reconnaît dans sa victime une imperfection quelconque ; mais alors ce n'est pas par la raillerie, mais par de bons conseils, qu’on doit chercher à le corriger. (C.T. II, ch. 9)

samedi 20 février 2021

No future – Chronique du 21 février


 



Bansky – “No future” – SOUTHAMPTON, ENGLAND

 

Bonjour-bonjour

 

Comme vous le savez, je tiens à conserver une note de légèreté et d’optimisme le dimanche. Or, nous sommes dimanche et choisir comme thème la formule « No future », qui plus est illustrée du graffiti de Bansky, voilà qui peut paraitre paradoxal. 

Et si nous vivions sans futur, ou plutôt sans nous projeter dans le futur ? J’entends bien que cette projection est la preuve d’un véritable optimisme, comme d’acheter des tongs et un bermuda quand il neige encore ou – pire ! – quand l’épidémie menace de nous confiner une fois de plus. Mais ce futur rêvé n’est-il pas comme le ballon de la petite fille du graffiti de Bansky quelque chose de léger, certes, mais qui risque de crever à l’instant même ? Se projeter ainsi n’est-il pas la preuve que ce n’est pas dans la joie que nous sommes, mais dans la promesse d’une joie ?

 

Méfions-nous de ceux qui nous promettent un « Avenir radieux », car ils nous le feront payer de sacrifices et de souffrances bien réelles. Si les idéologies n’ont plus cours aujourd’hui, c’est que nous avons payé très cher la croyance en leur victoire prochaine : la promesse de la société sans classe, comme celle où les richesses ruissellent d’elles-mêmes, nous en avons été désabusés : ce n’étaient que promesses de totalitarisme. Tâchons alors de voir le présent comme le temps de la joie, ou plutôt de la béatitude, pour parler comme Spinoza.

En effet, si la joie n'est pour Spinoza qu’un moment très bref, la béatitude quant à elle nous installe dans une éternité atemporelle.

 

Lisons ce commentaire de l’Éthique par Julie Henry (voir ici)

« La béatitude n’est pas la récompense de la vertu mais la vertu même : la fin n’est pas quelque chose qui était au loin devant nous, qu’on espérerait atteindre… mais quelque chose qui nous avait accompagnés, et c’est peut-être ça le premier lien entre la joie et la béatitude, si la joie est le passage à une perfection supérieure, justement, elle nous a accompagnés tout au long du chemin avec l’idée que la béatitude n’est pas ce dans quoi on va s’arrêter, comme si nous allions nous poser et qu’après nous serions en repos éternel, mais quelque chose qui nous avait guidés, qui nous guide encore tout au long de l’Ethique… La fin de l’Ethique c’est presque un début, qui nous invite à continuer.  »  

Le futur espéré, nous l'avons déjà aujourd'hui, et la fin recherchée, nous la possédions depuis le début.


Ça, c’est le message du 8ème dimanche de 2021.

dimanche 31 mai 2020

Le rêve américain – Chronique du 1er juin

Bonjour-bonjour

Georges Floyd : les afro-américains n’en sortent pas de la violence des blancs, de leur mépris, de leur injustice. 150 ans après l’abolition de l’esclavage, les noirs américains ne sont toujours pas devenus des citoyens à part entière, malgré la lutte pour leurs droits civiques. 
Du coup vous avez le sentiment que rien ne change, que les hommes seront toujours ce qu’ils sont aujourd’hui ; qu’ils sont à présent ce qu’ils étaient autrefois ; et autrefois… ce qu’ils ont toujours été. Et vous cherchez des exemples ?
Alors viennent en premier les cas de cruauté, de passions destructrice, l’esclavage, la guerre, les violences faites aux plus faibles… Bref : les passions tristes de Spinoza.
Il faudrait comprendre comment ces passions agissent sur nous, pourquoi elles restent inchangées au cours du temps. Je renvoie au commentaire que Deleuze fait de Spinoza (extrait ici) : les passions tristes sont l’effet sur nous des corps (= des êtres) incompatibles avec nous. A distinguer des passions joyeuses qui sont occasionnées par la coïncidence des êtres, par leur fusion et par les actions qui en découlent.
« Il y a des passions qui augmentent ma puissance d’agir. Ce sont les passions de joie. Il y a des passions qui diminuent ma puissance d’agir. Ce sont les passions de tristesse. » tel est le commentaire de Deleuze : la tristesse on l’a compris n’est pas un affect psychologique, elle est la perception d’un état d’affaiblissement, quand je me sens diminué par une situation, ou par quelqu’un.  Ainsi les évènements actuels nous font comprendre que les américains (du moins les « wasp » : blancs/anglo-saxon/protestant) se sentent dépossédés par les noirs de quelque chose qui les constitue, qui fait partie de leur être – par les noirs et par les minorités ethniques. 
Dépossédés par les noirs ? Mais dépossédés de quoi ? Certains américains l’ont dit (ça a été relayé par la presse) : « Le rêve américain c’était notre rêve, le rêve des fondateurs des États-Unis, et de leurs descendants directs ». Quand on a intégré les anciens esclaves à ce groupe, quand on a voulu en faire un seul peuple, alors ce rêve s’est brisé, car les noirs ont voulu le reprendre à leur compte. Bien sûr les autres groupes ethniques (latinos, jamaïcains etc.) ont fusionné avec les noirs pour réclamer leur intégration au peuple des blancs. Et ça n'a pas marché...
Est-ce bien sûr ? Ne s’agit-il pas simplement de rumeurs alimentées par les complotistes ? Hélas ! Il suffit de regarder les chiffres des morts par le covid’ pour s’en rendre compte : les minorités ethniques sont bien plus touchées que les blancs par le virus, comme si celui-ci effectuait un tri par races. Mais le virus n’est pas raciste : simplement, il frappe les pauvres, les faibles, ceux qui avaient besoin de la protection de l’État et qui ne l’ont pas reçue. Ceux-là ne sont pas les destinataires du « rêve américain ».
Ce n’est pas nouveaux. Mais de temps à autre, les noirs crient à l’injustice, particulièrement quand les policiers assassins de noirs sont acquittés par les jurys blancs (comme à Los Angeles en 1991, tel que rappelé hier). Aujourd’hui, ils demandent que les assassins de Georges Floyd soient condamnés pour ce qu’ils ont fait.