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vendredi 24 octobre 2025

L’info ? J’ai arrêté ! – Chronique du 25 octobre

Bonjour-bonjour

 

Un médecin interrogé sur l’état moral de ses patients répondait « Ils sont tous déprimés, anxieux, méfiants à l’égard du futur » Et quand on lui a demandé comment les soigner, il a répondu : « Il est inutile de leur faire prendre des médicaments pour corriger leur humeur morose. La fuite de l’actualité est une stratégie cognitive qui est pour eux le meilleur remède. » 

C’est cette situation que relaye cet article : « À la radio, le lendemain de la reconduction de Sébastien Lecornu à Matignon, un reportage cueille des Français au sortir d'une séance de cinéma et enregistre leur incrédulité : « Non ? Encore Lecornu ? Vous déconnez ? » En début de semaine, c'était dans un café où ils étaient un tas à faire entendre leur lassitude : « De toute façon, j'ai arrêté, je ne suis plus l'actualité. » 

 

La répétition n’est pas en soi une souffrance : certains supporters se repassent en boucle des dizaines de fois la vidéo du but victorieux de leur équipe favorite : une bouffée d'adrénaline à chaque fois, c’est sans danger. Toutefois, il faut bien voir que ce dont les informations regorgent, ce sont les mauvaises nouvelles, les infos angoissantes ou humiliantes. C’est ainsi que systématiquement reviennent les situations où l’on considère que la France est « le mauvaise élève de l’Europe », qu’elle inquiète le monde avec ses finances à la dérive, son Président emprisonné comme un vulgaire malfrat et ses musées-passoires.

Il faut bien voir que l’auditeur n’a strictement aucun pouvoir sur ces évènements. N’en étant pas l’auteur il ne peut ni les empêcher ni effacer leur retentissement. D’où un effet délétère sur le psychisme et le conseil des spécialistes de fuir ces informations.

Quoi de plus simple ? Et pourtant ce sont les mauvaises nouvelles qui font de l’audience, ce sont elles qu’on recherche, un peu comme si elles seules pouvaient constituer un évènement.

- Masochisme ? Peut-être, mais pas forcément. On le sait depuis longtemps : les journaux ne parlent jamais des trains qui arrivent à l’heure. Ce qui nous intéresse, c’est ce qui dérange l’ordre comme l’éclipse de soleil en plein midi.

Il y a certes différentes façon de « déranger l’ordre » : en apportant un résultat meilleur qu’attendu ou au contraire en brisant nos espoirs. Toutefois, l’échec de nos désirs ne les détruit pas : leur incessante renaissance explique nos incessantes déceptions qui finissent par altérer notre humeur.

Descartes disait vouloir changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde. Nous avons une solution intermédiaire : changer le mode de satisfaction de nos désirs. 

En avant les fantasmes !

dimanche 25 juin 2023

Words, words, words. – Chronique du 26 juin

Bonjour-bonjour

 

La folle randonnée du groupe Wagner a duré une petite journée, plongeant les chaines d’info 24/24 dans l’embarras. N’ayant pas vu venir l’évènement, elles avaient compensé en mettant sur pied à la vitesse de l’éclair des plateau de spécialistes qui ont dû y passer la journée entière (Ah ! Général Trinquant ! Combien d’heures passées à découvrir ce que vous veniez de dire l’instant d’avant…). 

Et puis, après un petit tour de piste, voilà Evgueni Prigogine qui déclare « Finalement nous rentrons dans nos bases. Rien ne s’est passé » Patatras ! Non seulement le programme du lendemain (et même du surlendemain) est par terre mais – comble de l’humiliation – il faut défaire toutes les prévisions annoncées fièrement par les spécialistes comme certaines. 

Que reste-t-il de tout cela ? Pas même des idées : des mots, des phrases, « Words, words, words » comme disait Hamlet en réponse à Polonius qui l’interroge sur la lecture des journaux. 

C’est un signe de sénilité que dénigrer ainsi que je le fais la presse : comme si les journalistes n’avaient pas une responsabilité dans l’information scrupuleuse des citoyens. C’est faux évidemment, mais ce qui me hérisse, c’est la sotte fierté des gens qui se présentent comme détenteurs d’un pouvoir particulier : celui d’estampiller une opinion (la leur en l’occurrence) du sceau de la vérité. « C’est vrai parce que je le pense. »

Pire encore : confondre vérité et certitude, c’est là un défaut très répandu qu’il faut combattre mais qui ne condamne pas forcément l’opinion en question. Par contre, faire du personnage qu’on affecte d’être pour l’écran le critère de la vérité est particulièrement odieux. 

Vous ne voyez pas de qui je veux parler ?


 

Vraiment ?

dimanche 15 janvier 2023

Dites-moi, madame Irma... – Chronique du 16 janvier

Bonjour-bonjour

 

Souvenez-vous : nous sommes en 2015 ou 2018, peu importe : sur les plateaux télé toute sorte d’intervenants soulèvent l’enthousiasme en déclarant le France inapte à la gestion finances publiques, insistant sur le fait que de nombreux pays européens font mieux qu’elle en matière de service public avec beaucoup moins d’argent. 

- Aujourd’hui même le Président pourtant élu en 2018 avec un programme de suppression de postes de fonctionnaires, se félicite de la réouverture des sous-préfectures ou de la création des « Maisons France Services » (1). Les spécialistes expliquent imperturbablement que la demande en faveur de plus de services de proximité, provient certes de la ruralité, mais aussi des périurbains. Et tout cela parait maintenant aussi normal que l’inverse qui avait été prévu il y a quelques années.

… Bien sûr, les Gilets-jaunes sont passés par là, mais bizarrement personne ne les avait vu venir.

 

Et aujourd’hui ? Alors que depuis plusieurs mois nous sommes avertis de nous préparer à une pénurie de courant électrique – au point que les écolos triomphent en disant que la filière nucléaire est à bout de souffle et que donc il s’agit de passer au renouvelable – voici l’info qui se glisse sans tambour ni trompettes dans mon journal : « À la centrale nucléaire de Cruas-Meysse, un réacteur arrêté à cause de la faible demande d'électricité. Fin décembre, un réacteur de la centrale nucléaire du Tricastin dans la Drôme avait aussi été arrêté pendant plus de 15 jours pour les mêmes raisons. »

… Le philosophe soupire en refermant son journal : puisque la prévision de l’avenir ne débouche que sur des âneries, quel besoin auvons-nous de lire des informations qui ne sont fiable qu’à la condition de se borner à décrire ce que chacun peut voir en se mettant à sa fenêtre ? 

 

- Les statisticiens auraient-ils un socle plus solide avec leurs chiffres ? Consultés sur le mouvement anti-réforme des retraites, ils soupirent : le chiffre disponible dès aujourd’hui est celui du soutien de l’opinion au mouvement de grève, mais on sait que les mouvements les plus durs dans le passé, comme celui de 1995, ont commencé avec un taux d’assentiment très bas. 

… Alors, bien sûr on y verra plus claire après le 19….

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(1) Situées à moins de 30 minutes de chez vous, ces établissements vous offrent des guichets uniques de proximité vous assurant de la présence et de l’aide d'agents de la fonction publique pour faciliter vos démarches (voir ici)

mardi 29 novembre 2022

Vous reprendrez bien un petit Lexomil ? – Chronique du 30 novembre

Bonjour-bonjour

 

Habituellement en arrivant au mois de décembre, c’est ce genre de photo qu’on voyait à la une de la presse.

 

 

Les Galeries Lafayette


Mais aujourd’hui, c’est plutôt celle-ci qu’on peut voir :

 

 

Après avoir rappelé la liste déjà longue des augmentations qui vont du billet de TGV à la baguette de pain, en passant par le ticket de métro et le foie gras, l’auteur de cet article conclut avec philosophie : « La hausse des prix s'installe dans la vie quotidienne des Français »

 

On a ici deux visions du rôle de la presse : l’une qui consiste à informer le public, l’autre à le faire rêver. Bien sûr ce ne sont pas les mêmes organes de presse qui assument habituellement ce rôle mais aujourd’hui avec les informations déjà formatées distribuées par Google, qui sait d’où viennent les images et les info qui arrivent sous ses yeux ? 

Quoiqu’il en soit, on a ici un retournement des habitudes des français : alors qu’en cette période ils sont accoutumés à ne voir fleurir que les joyeuses nouvelles, voilà qu’à présent on ne leur parle que des gens qui souffrent. Ce sont eux qui font la une de la presse en nous expliquant comment ils doivent compter au centime près lors de leurs achats ; pour eux, ce n’est pas l’origine bio ou les prix équitables qui les déterminent : c’est « Pourrai-je payer en arrivant à la caisse ? » Quant aux stations de sport d’hiver qui attendent leurs heureux vacanciers, ce n’est qu’en toute fin de programme que les journaux télévisés s’intéressent à elles.


D’où vient ce revirement dans l’ordre des préoccupations des français ? Ce réalisme qui les motive est-il un résidu des confinements qui les ont habitués à subir les pires contraintes durant les fêtes ? Ou bien sont-ils habitués à être abreuvés par les plaintes qui irriguent les réseaux sociaux ? Toujours est-il que la presse sous toutes ses formes a renoncé à faire rêver ses lecteurs et que les traumatismes et le stress sont devenus son fonds de commerce.

- Allons-nous voir des réveillons de fin d’années moins associés à l’Alkasertzer qu’au Lexomil ?

vendredi 5 juin 2020

Le plus dur est devant nous. Et alors ? – Chronique du 6 juin

Bonjour-bonjour,

« Le plus dur est devant nous » : pour une chronique qui se veut stimulante ça commence mal, au moins au niveau des synapses. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un pronostic médical mais bien d’une prévision économique prononcé epar Bruno Lemaire, notre ministre de l’économie. 
A peine sorti de l’épidémie (mais d’ailleurs en sommes-nous réellement sortis ?) nous voici mis en condition : le chômage va exploser, les salaires vont baisser, les pensions, n’en parlons même pas. On nous exhorte d’aller vider notre tirelire devenue obèse après le confinement, mais en même temps il faut prévoir une période de vaches maigres dans pas longtemps. Il nous faut aller consommer, sans retenue, mais avec masques et gel hydro-alcoolique.
Bref, nous serions comme ces piqueniqueurs partis s’installer dans la clairière où ils ont sorti les rillettes et la bouteille de rosé, mais qui savent que les nuages d’orage sont en train d’arriver : que vont-ils faire ? Remballer tout en vitesse ? Ou bien insouciants et heureux vont-ils profiter du moment quitte à se faire rincer sévèrement ? D’un côté le pessimisme ; de l’autre l’optimisme. Ou dans une formulation un peu plus précise : d’un côté ceux qui prévoient ; de l’autre ceux qui savent ce que l’avenir leur réserve, mais qui dans le même temps refusent d'en tenir compte.
- Car n’est-ce pas, aujourd’hui personne ne peut faire semblant d’ignorer ce qui va arriver : les prix Nobel d’économie se sont penchés sur la question, des cohortes de spécialistes à leur service ont planché sur les sondages, les courbes etc. : le diagnostic est prononcé. Mais ça c’est pour demain. Aujourd’hui – ce matin : les comptes en banque sont encore grassouillets, les terrasses de café seront très bientôt ouvertes (dès que la pluie aura séché) et les rayons des hypers regorgent de bonnes choses. Oui, Horace avait raison :



« Carpe, diem » sachons jouir de temps présent, là est la sagesse. Mais écoutons Pascal qui nous prévient « Le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. » Pensées – Fragment 172
En espérant de l’avenir nous désespérons du présent. Les coachs spécialisées dans le « lâcher prise » se frottent les mains : Pascal est avec eux !

jeudi 4 juin 2020

Pourquoi tant de haine ? – Chronique du 5 juin

Bonjour-bonjour

Lorsque, comme moi, on chronique les évènements de l’actualité, on se demande parfois si on a été équitable dans le choix des sujets qui ont retenu notre attention. Ainsi de la mort terrible de Georges Floyd, mort étouffé après 8 minutes d’agonie : une telle cruauté est sidérante : elle mérite sans doute qu’on y insiste.
Je me rappelle que Miles Davis avait répondu à un journaliste que son rêve était d’étrangler un blanc – mais que ça devrait durer 2 heures. Plusieurs années après, interrogé sur cette réponse, il avait répondu : « C’est toujours mon rêve, mais maintenant il faudrait que ça dure une semaine ! 
Oui, pourquoi tant de haine ?
Lorsque j’avais abordé le sujet de la haine des américains blancs à l’encontre les afro-américains (le 1er juin), j’avais souligné qu’elle était en dehors de l’histoire dans la mesure où elle restait inchangée : les siècles passent mais la violence raciale reste. 
Aujourd’hui, je reviens sur cette hostilité, non pas sous l’angle de la durée, mais sous celui de l’intensité. On l’a vu à partir de l’exemple tragique de Georges Floyd : il a fallu bien de la cruauté à Derek Chauvin pour donner au malheureux qui agonisait sous son genou le filet d’air juste suffisant pour prolonger durant 8 minutes sa vie, c’est-à-dire ses souffrances. 
On peut croire que ce policier, comme Miles Davis, aurait aimé faire durer indéfiniment ce supplice. A supposer que la haine soit comme l’amour quelque chose qui s’accumule, se conserve pour se déverser au moment voulu, aura-t-on un jour fini de déverser sa haine ? A moins que la haine soit inépuisable, qu’elle soit comme l’amour une expérience de l’infini : quand on aime, c’est pour toujours ; quand on hait, c’est à jamais.
Or les hommes étant mortels, ils n’ont pas accès à l’absolu, mais seulement au sentiment (illusoire) de l’atteindre un jour. Cette illusion, c’est le désir qui la donne : la force de mon désir me donne l'impression de posséder une force incroyable et infinie, qui ne doit jamais s’épuiser. La haine puise sa force à la même source que l’amour : elle est une pulsion qui demande à être assouvie – cette fois dans la souffrance, l’humiliation et les épreuves infligées à autrui. La haine n’est pas seulement une expérience de l’absolu ; elle est aussi objectivée, c’est à dire vécue comme un état de l’organisme, comme le faisaient comprendre les loustics de banlieue lorsqu’ils disaient : « J’ai la haine », 

Encore faut-il avoir devant soi un « autrui » susceptible de porter cette haine ; quelqu’un que nous puissions haïr sans nous forcer ; et si possible quelqu’un que nous puissions haïr sans subir l’entrave de la mauvaise conscience.
- Georges Floyd était haïssable pour Derek Chauvin, parce qu’il était noir. Bien sûr, c’est plus compliqué que cela (1) ; bien sûr tous les blancs ne haïssent pas forcément les noirs ; bien sûr les noirs eux aussi haïssent et pas forcément les blancs. Mais je pose comme hypothèse que chacun d’entre nous hait quelqu’un d’autre, sans autre raison que de permettre à sa haine de s’exprimer. Comme le disait Freud, la pulsion ignore autrui, elle ne connait que des objets susceptibles de permettre sa décharge.
- Dans la pratique, ce qui caractérise la haine c’est la bonne conscience avec laquelle elle s’exprime. Oh, bien sûr en général on déteste haïr, on se confesse et on fait pénitence pour ce péché. Mais il y a toujours un reliquat ; des gens, des situations pour lesquelles nous éprouvons de la haine sans aucune honte ni aucune limite. Allez faire comprendre à certains qu’ils n'ont pas le droit de haïr les homosexuels ; qu’il ne faut pas humilier les gens de couleur en poussant sur leur passage des cris de singe ; que les incivilités (par exemple envers les femmes) ne sont pas admissibles. 
On dira que ce sont des gens qui sont nés dans certains milieux ; dont l’éducation s’est faite autour de la répulsion avant même qu’ils aient l’âge de réfléchir à ce qu’ils faisaient. Bien – Alors, et nous ? Oui, nous les « gens bien », nous qui sommes respectueux des autres, nous qui allons marcher dans les manifs pour les droits des sans-droit. Supposez qu’on nous donne Donald Trump, pieds et poings liées à notre entière disposition : combien de temps nous faudra-t-il pour l’étrangler ?
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(1) Cf. notre post du 1er juin

mercredi 3 juin 2020

Un philosophe nommé Raoult – Chronique du 4 juin

Bonjour-bonjour

Hier (3 juin) à 19 heures, BFM diffuse un entretien de Ruth Elkrief avec le professeur Raoult : me souvenant de son éclair de lucidité du 27 mai (cf. ici), je m’installe devant ma télé en espérant retrouver les mêmes lumières. 
Bien m’en a pris : ce ne fut pas un éclair mais bien des fulgurations durant une heure entière !   
Certes, ça a commencé par des remarques acerbes à l’encontre des journalistes venues l’interviewer. On se dit « Raoult mélanchonise, s’il continue je me casse ! »
Et puis on se rend compte que c’est tout autre chose qui se passe. Au lieu d’insulter bassement les intervieweuses, il leur explique qu’elles et lui vivent dans des écosystèmes de connaissance différents : la connaissance pour elles résulte des médiations dont elles ont besoin pour comprendre (« médiation », c’est-à-dire des informations reçues de l’extérieur nécessaires pour connaitre ce qui arrive avec cette pandémie) ; quant à lui, il opère de l’intérieur en procédant par découvertes scientifiques. Du coup il y a des connaissances auxquelles elles n’ont pas accès et donc la seule possibilité pour elle est de l’écouter avec attention sans l’interrompre sottement. 
Deux observations :
- Répétons-le, quand le professeur dit que ses interlocutrices ont besoin de médiations, il ne parle pas des médias genre BFM ou CNews : il parle des explications savantes sans lesquelles elles n’auraient pas accès à la connaissance.
- Notez ensuite que ce faisant Raoult est presque explicitement dans le contexte spinoziste (1). Selon Spinoza il y a en effet 3 genres de connaissance qu’on peut définir ainsi : 1° les connaissances par ouï-dire ; 2° les connaissances rationnelles ; 3° les connaissances intuitives. Dans le premier cas il faut une intervention extérieure pour accéder au vrai. Du coup la vérité n’est garantie que par l’autorité de la source. Dans le second cas, l’esprit accède à la connaissance par la réflexion et par le raisonnement : la vérité résulte alors de la rigueur avec laquelle l’esprit a par lui-même opéré cette recherche (2). Le troisième genre de connaissance procède par intuition : nous n’en parlerons pas ici.
Les journalistes sont dans le 1er cas ; le professeur dans le second. Voilà pourquoi il répète sans cesse « Vos questions n’ont de sens que dans votre écosystème, pas dans le mien qui est celui de la vérité scientifique. » 
- Et alors, l’essentiel vient maintenait : Ruth Elkref qui a bien compris l’enjeu pose  au Professeur la question suivante : « Que pensez-vous du confinement : était-il utile ? Car c’est à vous, professeur, membre des sociétés savantes, de le dire. »
Raoult se fait humble : « Les politiques ont à gérer les réactions passionnelles du peuple. Même si le confinement n’était pas médicalement indispensable, calmer les terreurs et empêcher les émeutes était indispensable et c’est aux politiques de dire si c’était là qu’était la solution. » Autrement dit, le politique est confronté aux passions populaires, pas le savant.
 - « Lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune qui fixe l’esprit des hommes » disait Pascal – Pensées Fragment n° 745
Après Spinoza, Pascal ! On a bien raison de dire que les Gilets jaunes devraient aller se chercher un nouveau leader ailleurs.
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(1) Alors, je sais bien que l’habitude aujourd’hui est de faire référence à Spinoza comme on fait sortir des lapins d’un chapeau : que ce soit pour les passions joyeuses ou pour les théories des sentiments, tout le monde est spinoziste : on aura compris qu'il s'agit d'un tout autre pan de la pensée spinoziste dont il s'agit ici.
(2) Pour illustrer le premier genre de connaissance, Spinoza fait appel à l’exemple de la règle de la 4ème proportionnelle : le marchant qui calcule le montant de ses achats applique la règle de 3 sans savoir exactement pourquoi – il sait simplement que c’est ça qu’il convient de faire parce qu’on lui a appris à respecter cette règle. Dans le second genre de connaissance, on fait d’abord appel à la compréhension de la règle avant de l’appliquer.

mardi 2 juin 2020

Les jours heureux – Chronique du 3 juin

Bonjour-bonjour

Oui, notre Président l’annonce : voilà le retour des jours heureux.
Alors : heureux ? Vous vous êtes réveillé hier matin en vous disant : « Ah ! Enfin la liberté d’aller boire mon café en terrasse ! Enfin le restau-moule fritte ! Enfin l’apéro avec les potes ce soir ! » ?
Si oui, alors le bonheur est simple à retrouver, à condition que nous ayons des ministres prévoyants qui nous le permettent sans angoisser de repiquer au truc. Car loin de critiquer cette image nunuche du bonheur (car quelle image des « jours heureux » résisterait à un examen malveillant ?), j’insisterai sur l’insouciance qui va nécessairement avec. Quand je suis heureux je ne me pose pas la question de savoir si demain, après-demain et les jours suivant j’aurai le même bonheur. Quand je pars en vacances c’est comme si je ne devais jamais revenir, et ce bonheur s’éclipse quand il faut commencer à ranger les affaires et songer à atteler la caravane.
Si le bonheur ne tenait - comme le disent certains philosophes - qu’à la satisfaction de tous nos penchants, même le condamné à mort au pied de l’échafaud serait heureux à condition on lui donne le petit verre de rhum dont il raffole. Sans l’espoir il n’est pas de bonheur possible : qu’on se rappelle l’inscription au-dessus de la porte de l’Enfer de Dante : « Toi qui entres ici, abandonne tout espoir »
Alors, sommes-nous aussi insouciants que le Président le suppose ? N’y aurait-il pas quelques détails qui laissent penser que le virus est toujours là, toujours virulent, toujours terriblement contagieux ?
  


Et même sans aller jusque-là, hier au restaurant quand le garçon est arrivé vous avez sursauté parce qu’il était masqué comme nos amoureux sur la photo. Et la première chose qu’il a faite ça a été de vous proposer une libation au gel hydroalcoolique.

lundi 1 juin 2020

Mort de Christo « poète de l’espace » (E. Macron) - Chronique du 2 juin 20

Bonjour-bonjour

« Poète de l'espace »... Encore une de ces formules creuses dont les politiques sont si friands ! 
Qu'en dit le philosophe?
Les mots n’ont pas de sens ; ils n’ont que des emplois. Telle était la sentence de Wittgenstein, qui retrouvait là une autre formule, d’Aristote cette fois, qui affirme au début de son traité De l’interprétation : « Le sens d’une expression n’est pas autre chose que notre pensée. » Donc la formule osée par Emmanuel Macron n’a d’intérêt que de nous signaler cette pensée, non pas en la construisant mot après mot, mais en l’habillant de ces termes qui sont comme des signaux plutôt que des signes. D'ailleurs on le sait bien : lorsque nous parlons nous n'allons  pas des mots vers la pensée, mais de la pensée vers les mots. 
Bref : le philosophe, retrouvant pour une fois le sens commun ne se dit pas : « Cherchons la définition de chaque mot (« poète », « espace ») », comme le suggère Pascal pour qui la pensée se construit comme une démonstration géométrique (songeons aussi à l’Éthique de Spinoza). » Mais « Cherchons quelle pensée s’exprime par là ou si l’on préfère, quel est le sens qui se dégage de cette formule prise dans son ensemble ». 
Et d’un coup tout devient plus clair : la poésie de Christo ne s’écrit pas ; elle se dégage de l’espace retravaillé à partir de sa structure originelle, tel que le Pont Neuf emballé par des bâches et des cordes.

L’emballage est devenu une façon non pas montrer le pont, puisqu’il est désormais caché, mais l’espace occupé primitivement par le Pont-neuf et désormais devenu celui d’une sculpture faite d’un drapé de statue antique.

Certains hausseront les épaules : « Tout cela, c’est de l’enfumage. Quand Macron parle, il jongle avec les mots et quand tout cela retombe dans les oreilles des citoyens naïfs, ça forme un sens qui n’existait pas au départ. »
Peut-être. Ou peut-être pas. Même les plus simples mots ont un sens qui dépend du contexte. Si c’est un poète qui parle alors ce sens dépasse largement le sens du dictionnaire. Écoutez plutôt Mallarmé : 
« Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée rieuse ou altière, l’absente de tous bouquets » (Stéphane Mallarmé – Avant dire au Traité du verbe) A lire ici

dimanche 31 mai 2020

Le rêve américain – Chronique du 1er juin

Bonjour-bonjour

Georges Floyd : les afro-américains n’en sortent pas de la violence des blancs, de leur mépris, de leur injustice. 150 ans après l’abolition de l’esclavage, les noirs américains ne sont toujours pas devenus des citoyens à part entière, malgré la lutte pour leurs droits civiques. 
Du coup vous avez le sentiment que rien ne change, que les hommes seront toujours ce qu’ils sont aujourd’hui ; qu’ils sont à présent ce qu’ils étaient autrefois ; et autrefois… ce qu’ils ont toujours été. Et vous cherchez des exemples ?
Alors viennent en premier les cas de cruauté, de passions destructrice, l’esclavage, la guerre, les violences faites aux plus faibles… Bref : les passions tristes de Spinoza.
Il faudrait comprendre comment ces passions agissent sur nous, pourquoi elles restent inchangées au cours du temps. Je renvoie au commentaire que Deleuze fait de Spinoza (extrait ici) : les passions tristes sont l’effet sur nous des corps (= des êtres) incompatibles avec nous. A distinguer des passions joyeuses qui sont occasionnées par la coïncidence des êtres, par leur fusion et par les actions qui en découlent.
« Il y a des passions qui augmentent ma puissance d’agir. Ce sont les passions de joie. Il y a des passions qui diminuent ma puissance d’agir. Ce sont les passions de tristesse. » tel est le commentaire de Deleuze : la tristesse on l’a compris n’est pas un affect psychologique, elle est la perception d’un état d’affaiblissement, quand je me sens diminué par une situation, ou par quelqu’un.  Ainsi les évènements actuels nous font comprendre que les américains (du moins les « wasp » : blancs/anglo-saxon/protestant) se sentent dépossédés par les noirs de quelque chose qui les constitue, qui fait partie de leur être – par les noirs et par les minorités ethniques. 
Dépossédés par les noirs ? Mais dépossédés de quoi ? Certains américains l’ont dit (ça a été relayé par la presse) : « Le rêve américain c’était notre rêve, le rêve des fondateurs des États-Unis, et de leurs descendants directs ». Quand on a intégré les anciens esclaves à ce groupe, quand on a voulu en faire un seul peuple, alors ce rêve s’est brisé, car les noirs ont voulu le reprendre à leur compte. Bien sûr les autres groupes ethniques (latinos, jamaïcains etc.) ont fusionné avec les noirs pour réclamer leur intégration au peuple des blancs. Et ça n'a pas marché...
Est-ce bien sûr ? Ne s’agit-il pas simplement de rumeurs alimentées par les complotistes ? Hélas ! Il suffit de regarder les chiffres des morts par le covid’ pour s’en rendre compte : les minorités ethniques sont bien plus touchées que les blancs par le virus, comme si celui-ci effectuait un tri par races. Mais le virus n’est pas raciste : simplement, il frappe les pauvres, les faibles, ceux qui avaient besoin de la protection de l’État et qui ne l’ont pas reçue. Ceux-là ne sont pas les destinataires du « rêve américain ».
Ce n’est pas nouveaux. Mais de temps à autre, les noirs crient à l’injustice, particulièrement quand les policiers assassins de noirs sont acquittés par les jurys blancs (comme à Los Angeles en 1991, tel que rappelé hier). Aujourd’hui, ils demandent que les assassins de Georges Floyd soient condamnés pour ce qu’ils ont fait.

vendredi 29 mai 2020

Les mains dans le cambouis – Chronique du 30 mai

Bonjour-bonjour

Autrefois, on disait d’une personne qui travaillait dans la réalité matérielle qu’elle « mettait ses mains dans le cambouis » : allusion au mécanicien auto dont les ongles étaient noirs de cambouis et qui savait manipuler les organes de la voiture. Les mains du garagiste servaient à distinguer celui qui travaille concrètement, qui se saisit de la matière véritable, d’avec celui qui n’en a que la théorie, traditionnellement le col blanc qui sait dire ce qu’il faut faire mais qui ne le fait jamais.
Mais aujourd’hui, s’agissant de la voiture, opposer la théorie à la pratique n’a plus beaucoup de sens : devenue une machine informatisée, le technicien qui l’entretient n’a plus affaire qu’à un ensemble de données accessibles grâce à des appareils électroniques. Plus de cambouis, mais aussi plus de mains à mettre dedans.
Si l’on se penche sur la voiture de demain, sur sa conception et sa fabrication, c’est pour observer qu’on n’a plus du tout affaire à une industrie mécanique issue de la métallurgie, mais plutôt à un appareil fait de circuits imprimés et de silicone. Les Enzo Ferrari ou les Ettore Bugatti de demain seront (sont déjà) des geeks dévoreurs de pizza.
Devons-nous hausser les épaules en maugréant : « Qu’est-ce que ça peut me faire ? Qu’ils fassent leurs voitures comme ils l’entendent, moi je demande seulement si ça va me transporter là où je veux. Point-barre » ? Je ne crois pas qu’il soit judicieux de voir cela ainsi, car nous pouvons quand même nous demander si le cas de la voiture n’est pas révélateur du monde dans lequel nous évoluerons demain. A savoir : est-ce qu’il ne faudra pas un minimum de « théorie » pour opérer le moindre acte ? Aujourd'hui déjà, écoutons les bêtises qu’on profère à propos de l’appli « StopCovid » censée nous protéger de la contamination. On lui reproche d’être liberticide parce qu’elle permet de nous pister en traçant nos déplacements et nos rencontres. On oublie alors la distinction entre la méthode par GPS qui reconstitue nos itinéraires et qui n'est pas utilisée ici, de celle qui fait appel au contact par Bluetooth, qui ne connait aucune localisation. Il suffit certes de savoir qui on a rencontré même sans savoir où pour que ce soit excessif. Soit. Mais admettons que nos contrôleurs ont moins de données en mains. Et admettons aussi qu’un minimum de connaissances théoriques sont nécessaires pour évaluer la pratique qu’on nous impose.

jeudi 28 mai 2020

Nous et les autres – Chronique du 29 mai

Bonjour-bonjour
Parmi les malentendus développés au cours de ces derniers mois, il en est un qui persiste malgré des éclaircissements réitérés : je veux parler du port du masque. Lorsqu’on nous conseille de le porter, pourquoi devrions-nous le faire ? Pour nous protéger, ou pour protéger les autres ? Dans le premier cas, il s’agit de vivre dans une bulle, d’emporter notre confinement avec nous partout où nous allons ; le masque est un rempart qui nous protège des dangers que représentent les autres. En revanche, s’il s’agit plutôt de protéger autrui de nos propres miasmes, alors c’est par civisme que nous devons le porter – et tout ce que nous pouvons souhaiter, c’est que les autres fassent preuve du même souci en s’équipant à leur tour de masques afin de nous abriter de leurs postillons et autres aérosols pestilentiels.

Cette double possibilité pourrait se conjuguer : qu’est-ce qui empêche qu’un masque arrête ce qui vient de l’extérieur et ce qui vient de l’intérieur ? A priori rien, sauf qu’on sait que les masques chirurgicaux et plus encore les masques alternatifs sont bien incapables de stopper les virus qui se trouvent dans les micro-gouttelettes qui flottent dans l’air ambiant. Mais bon : cela ne suffit pas modifier notre attente – le masque est vu comme ce qui protège des impuretés, raison pour la quelle son absence durant la première partie de l’épidémie a été vécue comme une carence impardonnable du pouvoir. 
Que le masque soit donc une protection contre les impuretés de la rue, cela signifie que l’épidémie a transformé les êtres humains que j’y croise en menace potentiellement mortelle. C’est soi-même qu’il faut protéger, pas le monde, et pas les autres comme le prouvent les masques et les gants jetés au sol après usage. 



Cette image est révélatrice : au supermarché, on se protège de la pollution ambiante : gants et masques enfilés dès l’arrivée, car l’impureté doit rester à l’extérieur (1). Dès que l’on ressort, on se débarrasse de ces accessoires devenus dangereux car contaminés ils ne doivent pas être manipulés et encore moins mis dans la poche. On les jette donc par terre en rapportant son caddy : car si l’on veut éviter d’être souillé, que nous importe de souiller à notre tour les autres ? De toute façon ils le sont déjà.
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(1) Le gel hydroalcoolique dont on nous impose l’usage à l’entrée suppose malgré tout qu’on risquerait de contaminer les carottes et les chou-fleurs. Mais baste ! On ne pense pas si loin…

mardi 26 mai 2020

Certes l'avenir est imprévisible, mais que dire du passé ? – Chronique du 27 mai

Bonjour-bonjour

Comment deviner l’avenir alors qu’on ne sait même pas ce que contient le passé ? Ainsi le confinement a-t-il été une bonne décision, ou bien le fait que certains pays ne l’aient pas pratiqué sans inconvénient prouve-t-il qu’on pouvait s’en passer ?

Dans sa réponse (à lire ici), le docteur Didier Raoult fait preuve d’une finesse de jugement que je n’espérais plus de la part d’un homme qui par ailleurs a fait montre d’une telle insuffisance dans l’évaluation du traitement à la chloroquine qu’on se demandait à quoi sa pratique médicale lui servait.
Car, interrogé sur l’opportunité du confinement, le voici qui évoque l’impossibilité d’en juger, parce que nous n’avons pas terminé l’opération et que le fait de savoir que ce qui se passe dans un autre pays ne permet pas de juger de ce qui se passe chez nous. 
Mais il y a plus. Didier Raoult ne rejette pas le confinement quand bien même ses inconvénients seraient en termes d’épidémie plus importants que ses avantages et cela parce qu’il tient compte du facteur psycho-social de la situation. Le médecin sait que les statistiques rendent illusoires certaines mesures, mais il sait aussi que le patient qu’il a devant lui n’est pas un simple numéro dans une série statistique, mais bien un être de chair et de sang. Un être qui va dire : « Je crois en effet qu’il n’y a qu’un risque sur mille que je sois contaminé ; mais je ne veux pas être ce pauvre type. Même en admettant qu’une telle mesure soit « presque » inefficace, si elle peut me sauver la vie, alors je la veux. »
C’est alors que Didier Raoult déclare que le confinement a été une très bonne décision politique si seulement cela a permis d’éviter la panique devant l’épidémie. Ce qui compte, c’est bien le sens qu’on donne aux évènements et non leur contenu réel. Machiavel n’aurait pas dit mieux, mais cela on le sait même sans aucune référence théorique : il suffit de réfléchir un peu aux conduites révélées par nos réseaux sociaux, qui se moquent de la vérité pour ne retenir que ce qui convient à leur désir.
Et la responsabilité du politique est de prendre ses décisions dans cette sphère-là.
Raoult président ! Raoult président !....
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Je relis aujourd'hui, 5 octobre 2022 ce post : épreuve un peu douloureuse, mais salutaire. J'y montre en effet combien un personnage que le docteur Raoult était alors comprise à travers un certain modèle-type qui donne à ses propos une couleur bien particulière - propos qu'il a ensuite démentis de toutes les façons possibles.. Dans ce post, je prétends que comprendre l'avenir ne peut se faire si on ne comprend rien au passé. Je pourrais ajouter aujourd'hui : - et rien au présent.

dimanche 24 mai 2020

Êtes-vous bête à manger du foin ? – Chronique du 25 mai 2020

Bonjour-bonjour

Dites-moi, cher(e) lecteur/lectrice : êtes-vous bête à manger du foin ? Ce ne serait pas gentil de ma part de vous dire cela, si du moins j’en crois ce que j’ai lu récemment dans une chronique polémique à propos d’un opposant jugé particulièrement borné. 
--> Pourquoi « à manger du foin ? » Pourquoi pas à manger du steak ou du quinoa ?
Sans doute parce qu’on s’identifie ainsi aux ruminants qui sont particulièrement lents à remâcher leur foin, ce qui serait pour nous une activité peu reluisante – pour autant qu’elle illustrerait notre manière de raisonner...
En réalité le principe est plus large que cela et tous les tabous alimentaires sont là pour le confirmer : nous nous identifions à ce que nous mangeons – ce n’est pas le ruminant qui se révèle par le foin remâché, c’est le foin qui fait le ruminant. Mangez du porc et vous en serez un. Et d’ailleurs, toutes les religions nous le serinent : mangez de la nourriture impure et vous serez impur, exactement comme si vous alliez patauger dans la bauge aux cochons.

Alors, et nous : quel est notre tabou alimentaire, nous qui récusons la plupart du temps ceux de la religion (observez que le tabou de la viande du vendredi est tombé il y a bien longtemps chez les catholiques) ? Avons-nous des tabous laïques ? Et si c’est le cas, en quoi consiste la part de surnaturel sans lequel il semble bien que les tabous n’aient pas de sens ?
Admettons que nous refusions de manger de la viande, comme beaucoup de nos semblables aujourd’hui : pourquoi le faire ? Pour éviter la souffrance animale ? Ce steak savoureux dans mon assiette n’est-il pas en réalité une tranche de la cuisse de la Rosette, la vache du père Magloire qui a eu il n'y a pas si longtemps un si mignon petit veau ? Et justement ce petit veau, n’avait-il pas un rapport avec cette délicieuse blanquette servie hier ? En consommant de la viande on devient simplement complice des assassins dans les abattoirs.




Ah ! Non ! Plus jamais ça ! Devenons végétariens et puis tiens, tant qu’on y est : soyons véganes. Et faisant cela nous serons animés par la violence de la conviction religieuse prête à excommunier les mécréants.
Peu importe d’où ça vient, mais ça vient.

samedi 23 mai 2020

Tranquilou : on ne va pas la rembourser, la dette – Chronique du 24 mai

Bonjour-bonjour

Sortis de la peur de la contamination (enfin presque), nous voici pris par l’anxiété de la crise économique et surtout par la crainte des impôts dont la hausse serait proportionnelle à la dette formidable contractée par le pays pour sauver ce qui pouvait l’être dans l’économie paralysée par le confinement. Car l’État doit rembourser et dans ces cas-là on n’oublie jamais que l’État, c’est nous.

Mais écoutons plutôt ceux qui nous disent qu’il est possible de ne pas payer.
- Les uns disent : il faudra faire payer les riches ! Et de brandir le totem du rétablissement de l’ISF contre lequel le pouvoir en place est arc-bouté. Jusqu’à ce que l’on compare les chiffres : plusieurs centaines de milliards d’euros empruntés, 3 ou 4 milliards annuellement récupérés sur les riches. Comme on dit, c’est « peanut » !
- D’autres (comme Thomas Piketty) nous disent : « Créons un impôt très fort sur la fortune et le patrimoine, comme en 1945 pour reconstruire la France. » On devine que cet impôt devra être généralisé au moins à l’Europe entière pour pas ruiner notre pays par l’exode des capitaux.
- D’autres enfin nous disent : cet argent n’est pas fait pour être remboursé, puisque la BCE va le créer rien que pour cela. Ce sont les milliards consacrés au rachat des dettes souveraines, comme celle que nous fabriquons en ce moment, à l’aide de monnaie … comment dire ? Fictive ? J’hésite à employer ce mot, mais l’idée c’est bien que l’on fait fonctionner la « planche à billet » – expression il est vrai un peu désuète.
Dans ce cas, il y a bien remboursement de la dette, non pas par l’emprunteur, mais par un organisme supranational qui rembourse les créanciers sans que les débiteurs n’aient à ouvrir leur bourse. 
Alors, allons-y ?
Pourquoi pas, surtout s’il est possible de cumuler ces trois recettes :
- La première pour le symbole. Il faut faire payer les riches, même si c’est peanut, pour montrer que tout le monde participe à l’effort de redressement national (vocabulaire emprunté à la défunte 4ème République). Après tout si la paix sociale est à ce prix…
- La seconde bien sûr, en sachant qu’elle ne se fera sans doute pas parce qu’on n’imagine pas l’Europe-Unie se mettant d’accord pour chasser les paradis fiscaux – surtout ceux de l’intérieur.
- Et la troisième parce que c’est une preuve de souveraineté et de puissance que de produire de la masse monétaire faire sans flinguer sa monnaie. L’euro tiendra bien le choc (?)
… Et si ça ne suffit pas ? Hé bien l’inflation générée par l’augmentation de la masse monétaire (3ème voie) va engloutir la valeur de la dette – un peu comme dans les années 70-80 où bien des gens ont financé leurs emprunts immobiliers avec ça.
Alors, heureux ?

vendredi 22 mai 2020

Enlève ton masque, je t’ai reconnu ! – Chronique du 23 mai

Bonjour-bonjour

Le port obligatoire du masque chirurgical risque de durer encore longtemps, et avec lui la dissimulation du visage : ces masques chirurgicaux font certes écran aux vilains postillons, mais n’arrêtent-ils pas encore autre chose ? Que cachent-ils ?



 A gauche : 50 nuances plus sombres du roman de El James – A droite : masque chirurgical

On le voit par le photomontage ci-dessus, il y a deux sortes de masques : ceux qui cachent le haut du visage ; et ceux qui cachent le bas.
Les premiers dissimulent l’identité sans dissimuler l’expression. Masques du carnaval vénitien, ils sont censés apporter l’impunité de l’anonymat à des gens qui vont extérioriser leurs passions sans aucune retenue. Il va de soi que ces masques ne dissimulent rien de leurs désirs.
Ceux qui, à l’inverse, dissimulent le bas du visage ne cachent pas l’identité mais camouflent l’expression affective – comme celle des émotions. D’où la gêne éprouvée actuellement dans les rapports avec ceux qui sont masqués ; que pensent-ils ? Comment réagissent-ils à nos propos ? Nous sommes habitués à « piloter » nos attitudes en fonction de celles qui viennent de nos interlocuteurs : voilà une bonne part de cette information perdue avec l’occultation du visage.
On objectera que nos masques chirurgicaux, en laissant voir le regard, laissent filtrer aussi des émotions : il y a des regards rieurs et des yeux abattus. C’est vrai. Mais jusqu’à quel point ? On m’a parlé d’une expérience qui consistait à détourer les yeux dans un portrait pour les insérer dans un autre. Les expressions portées par le premier visage ne passaient alors pas dans le second, alors que le regard était strictement le même : nous aurions donc tendance à croire que c’est le regard qui compte alors qu’en réalité nous extrapolons à partir de l’ensemble : dans le cas des masques chirurgicaux, il n’y a plus d’ensemble. Que savons-nous des intentions réelles de ceux qui nous parlent où que nous croisons ?

jeudi 21 mai 2020

Il n’y a plus d’après… – Chronique du 22 mai 2020

Bonjour-bonjour

Vous connaissez la chanson de Guy Béart : « Il n’y a plus d’après / A Saint-Germain-des-Prés / Plus d'après-demain / Plus d'après-midi / Il n'y a qu'aujourd'hui », chanson à la fois nostalgique et légèrement dépressive ? C’est cette chanson dont les paroles me reviennent à chaque fois qu’on évoque « le monde d’après » – sous-entendu « après épidémie ».

Et si justement le monde de demain était comme celui d’aujourd’hui ? Que l’horloge de l’histoire reste coincée au 17 mars 2020 ? Beaucoup le craignent, d’autres le souhaitent : ce sont les « décroissants », ceux qui espèrent que l’activité humaine desserrera son emprise sur l’environnement, qu’on continuera de voir des biches sur la A6 et des herbes folles envahir les trottoirs ; que nous accepterons de fabriquer nous-mêmes nos produits ménagers et que nos pulls ou nos chandails seront tricotés par les pensionnaires des EHPAD.
Et puis il y a ceux qui croient que si le monde d’après n’existera pas, c’est parce qu’il sera identique au monde d’avant. Pas d’après quand on ne fait que retourner en arrière. Et ceux qui espèrent que la parenthèse va se refermer cet été et qu’on n’y pensera plus ne sont pas forcément des bobos impatients de faire ronfler le moteur de leur 4x4 ou de rouvrir les volets de leur chalet à Megève. Ce sont aussi les petits travailleurs qui bouclent leur fin de mois en livrant chez Uber-eat ou qui font des travaux de peinture au black pour augmenter un salaire de misère.
La situation est en effet celle-ci : nous sommes bien sympathiques de vouloir réduire l’activité économique au risque de réduire la plus-value qu’elle produit. Reste que notre ancienne manière d’agir, si nocive pour l’environnement, produisait de quoi nourrir le peuple – et je dis « nourrir » non par métaphore mais de façon délibérément objective, car on sait qu’aujourd’hui faute de cette économie sous-jacente certains foyers manquent de nourriture et que les banques alimentaires explosent leur distribution de repas. (Lu ici)

- Si la contamination d’aujourd’hui donne espoir, si un monde de demain reste un horizon auquel on aspire, c’est parce qu’elle impose une nouvelle forme de mondialisation : celle de la pandémie qui nous oblige tous à repenser notre économie. Que les chercheurs décident de mettre leur génie au service des innovations bénéfiques à l’environnement, que les États enchainent en se mettant d’accord pour imposer une fiscalité de guerre sur les plus hauts devenus, et on pourrait faire naitre une économie verte qui offre des revenus décents à tous en épargnant les ressources de la planète.
Et là, il y aurait un après à Saint-Germain-des-Près et ailleurs.