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mardi 14 mai 2024

Un passé qui ne passe pas – Chronique du 15 mai 2024

Bonjour-bonjour

 

Festival de Cannes : neuf femmes accusent Alain Sarde, un important producteur de cinéma français, de les avoir violées ou agressées sexuellement. Les faits dénoncés remonteraient pour la plupart aux années 1980 et 90. Lire ici un compte-rendu.

Comment comprendre que, plus de 40 ans après les faits, ceux-ci soient encore chargés d’émotion et de souffrance, au point que les victimes en soient éprouvées comme si leur agression avait été commise il y a quelques mois ? 

o-o-o

Philosophiquement on distingue deux formes de passé : celui qui vient juste de s’écouler et qui reste confondu avec le présent – qui appartient donc encore à la durée présente. Et puis celui qui est connu comme appartenant au domaine du « déjà-plus », n’ayant pour existence que le fragile support de la mémoire. Le passé « qui est passé » n’est pas celui qui est en cause dans le cas des traumatismes de l’agression, sexuelle ou autre. Ce passé-là, c’est celui qui « ne passe pas ».

Or, voilà que le monde peut changer durant ces périodes longues, déplaçant la frontière entre le tolérable et l’intolérable. Car en même temps que la durée change, le monde des valeurs peut changer aussi, admettant parfois l’aliénation de soi-même en fonction d’avantages négociés ; ou au contraire le refusant par respect pour la personne humaine. 

 

Se superposent alors deux temporalité : celle du traumatisme, qui étend le présent sur la période qui va de l’agression à aujourd’hui ; et puis celle de ces valeurs qui, contrairement à ce qu’on imagine, peuvent être considérées parfois comme provisoires. C’est ainsi que les valeurs peuvent parfois avoir une durée d’existence fort courte, alors que pourtant elles sont ressenties comme impérissables.

Voilà une des raisons qui explique que la période #metoo que nous vivons actuellement soit si dérangeante : à l’époque des faits, leur gravité était toute relative : après tout c’est comme une coutume, quelque chose que l’on doit subir comme les rites initiatiques dans les populations premières. Que les femmes en soient les victimes, c’est peut-être regrettable : mais la coutume est de le supporter comme un mal qui ne doit pas tirer à conséquence. 

On peut aussi tolérer ces agressions à condition qu’elles soient liées à une sorte de contrat : on a même inventé pour cela une expression : la promotion canapé : canapé, hélas ! Mais promotion quand même.

- Oui, mais les valeurs de droits de l’homme, l’intégrité de la personne humaine, de sa liberté, vous n’allez pas dire que c’est négociable, et que pour le prix d’un rôle au cinéma on peut violer une femme, et qu’elle n’a plus qu’à fermer les yeux sur sa souffrance.

C’est que l’extension du présent sur le passé entraine la choc des valeurs : celui relatif, des intérêts qui mettent en présence des individus inégaux ; et puis celui, éternel, du sujet humain dont personne ne doit oublier la prééminence.

C’est cet oubli que le mouvement #metoo révèle au grand dam des oublieux.

jeudi 8 février 2024

Ces mots qui fâchent – Chronique du 9 février

Bonjour-bonjour

 

Il y a des mots qui fâchent : aveugles, paralytiques: pouah! Parlons plutôt de personne à mobilité réduite, ou malvoyante, etc…

Tout cela n’est-il qu’euphémisme, au sens exact, à savoir une façon d’éviter une expression choquant ?

En partie sans doute mais on se tromperait si on ne voyait là que des façons d’éviter de choquer l’auditoire. Car certaines de ces expression en disent beaucoup plus. 

Par exemple :

            * En fin de vie au lieu de mort. Car la mort, nous ne savons pas ce qu’elle est dans la mesure où nous ignorons si elle est une interface entre la vie et l’au-delà, ou bien si elle est juste le passage de l’existence au néant. L’expression « fin de vie » s’abstient d’en préjuger, laissant l’observateur au seuil du trépas.

On aurait donc à faire à des procédés techniques destinés à serrer au plus près les soins dont ces personnes peuvent être l’objet ? 

Pas toujours, car voici l’essentiel pris sur cet exemple :

            * Personne en situation de handicap : c’est une façon de retirer à celui-ci le rôle de définition de la personne handicapée. On refuse de croire que le handicap constitue la personne entièrement, en sorte qu’elle serait dans tous les moments de sa vie caractérisée par lui, comme s’il était son essence, comme s’il rejetait toutes ses autres caractéristiques au second plan, comme si elles découlaient de lui.

Ce qu’on refuse, c’est de considérer que certains, tels les handicapés, les paralytiques, les aveugles etc. ne soient pas de la même nature que les autres. C’est que tous les êtres humains sont considérés comme porteurs d’une âme, ou du moins d’une partie spirituelle, siège de sa volonté et de sa personnalité.

Ce noyau est incorruptible, tout juste peut-il être empêché d’agir de façon normale, raison pour laquelle il doit être assisté (ou mis sous tutelle). C’est alors qu’on comprend que même les personnes affectées de la maladie d’Elsheimer restent des personnes à part entière, et que leur maladie ne fait que les empêcher d’agir comme les autres. Et ce ne sont pas leurs proches qui disent cela : c’est l’administration jugée pourtant si indifférente à la personne humaine.

samedi 12 août 2023

Tous solidaires – Chronique du 13 aout

Bonjour-bonjour

 

« Six personnes sont décédées dans le naufrage d'une embarcation dans la Manche, ce samedi 12 août. 

Le secrétaire d'État à la Mer Hervé Berville a tenu à féliciter les services de secours pour leur intervention, qui a permis de limiter les pertes humaines. « Les moyens engagés ont été rapides, efficaces et d’ampleur », a-t-il expliqué face à la presse, rappelant que près de 61 vies ont pu être sauvées au cours de cette tragédie. » (Info ici)

Le secrétaire d’État à la mer faisait sans doute implicitement référence à ce désastreux bilan de 2021, lorsque 27 migrants s’étaient noyés dans la Manche après avoir contacté les secours français et britanniques sans qu’aucun ne daigne les secourir (voir ici). On imagine aussi que les services officiels italiens ne font sûrement pas ce genre de commentaire après avoir détourné vers des ports lointains et problématiques les naufragés repéchés par les garde-côtes.

Et on se demande alors à partir de quel moment des migrants deviennent-ils des « personnes », quand cessent-ils d’être du gibier qu’on traque pour réintégrer la nature humaine ? 

- Quand ils se sont noyés et que leurs cadavres viennent joncher nos plages ? 

Comme celui-ci ?

 


 

- Rappelez-vous : c’était il y a 8 ans déjà. La stupeur et la tristesse avaient envahi le public occidental : « Plus jamais ça ! » s’était-on écrié. D’un coup les migrants redevenaient des êtres humains à part entière – du moins lorsque leur embarcation chavirait. Car avant, ce n’étaient que des envahisseurs qu’il fallait coûte que coûte refouler.

 

Un seul mot est possible ici : solidarité.

Un problème de définition ? Voilà celle de la Toupie : « La solidarité humaine est un lien fraternel et une valeur sociale importante qui unissent le destin de tous les hommes les uns aux autres. C'est une démarche humaniste qui fait prendre conscience que tous les hommes appartiennent à la même communauté d'intérêt. »

 

- Quoi ? Encore un problème ? On vient de lire « tous les hommes appartiennent à la même communauté d'intérêt. » : c’est ça qui vous gêne ?