dimanche 19 mai 2024

Ces pays où la loi vous interdit de mourir – Chronique du 20 mai

Bonjour-bonjour

 

Lu ceci : « Que ce soit parce qu’il y fait trop froid pour que votre corps se décompose ou parce que cette zone ne dispose pas des infrastructures nécessaires… mourir peut bel et bien être interdit par la loi.

Ainsi de Svalbard, Norvège, où l’on interdit les enterrements en raison du permafrost qui empêche la décomposition des corps. À Miyajima, au Japon, on interdit naissances et décès pour préserver la pureté sacrée de l'île, en raison du manque d'infrastructures médicales.

…

Du côté de la France, en 2007 à Cugnaux, le maire, Philippe Guérin, avait pris un arrêté municipal qui interdisait à toutes personnes de mourir sur le territoire de la commune, car le cimetière était surchargé. Étaient exemptés les individus ayant déjà un caveau familial à disposition. 6 mois plus tard, la préfecture a annoncé la construction d’un nouveau cimetière et tout est rentré dans l’ordre. » 

 

Surcharge d’un cimetière à Hayange (Lors du tournage de « Leurs enfants après eux ») 

 

Il est amusant de constater la contradiction portée par d’une loi interdisant de mourir, car en cas de refus d’obéissance, qui payera l’amende ? La mort qui met un terme aux poursuites judiciaires peut-elle être elle-même l’objet de sanctions ?

Il est une autre contradiction qui consiste dans le fait que les morts doivent laisser la place aux nouveau-nés : comment faire dans un lieux où personne ne mourait, pour accueillir les naissances ? On voit que seuls le japonais de Miyajima affrontent le problème en interdisant aussi les naissances.

Occasion de le rappeler : mourir est une forme de solidarité à l’égard des nouvelles générations. Vous-même, y avez-vous songé ? Je veux dire : avez-vous remercié vos grands parents pour être mort à temps pour vous laisser la place ? Et plus généralement, avez-vous remercié les fauteurs de guerre qui ont fait place nette pour votre génération ? 

Les boomers ne l’ont pas fait, je sais.

Mais ils auraient dû.

samedi 18 mai 2024

Décoré pour avoir tué – Chronique du 19 mai

Bonjour-bonjour

 

La tentative d’incendie volontaire de la synagogue de Rouen qui s’est soldée par la mort de l’incendiaire qui menaçait les policiers de son couteau a été largement relayée dans les médias ; on ajoutera que c’est après des sommations réglementaires que le policier menacé a « neutralisé » l’individu de quatre balles dans le corps.

On notera au passage les litotes dont le vocabulaire administratif est truffé. Ici on ne parle pas de tuer mais de « neutraliser » ; on ne dit pas que le policer a déchargé son revolver sur l’individu menaçant, mais qu’il « aurait fait usage de son arme à cinq reprises, touchant l’individu quatre fois ». 

- Ces précautions de langage sont elles là pour masquer la réalité ?

Sans doute car on apprend également que le policier qui a « neutralisé » (donc = tué) l’individu sera décoré par Gérald Darmanin pour avoir fait son devoir avec sang-froid et conformément à sa définition.

Décoré pour avoir tué : cet épilogue pourrait susciter la réflexion : certes dans la police on ne peut pas être missionné pour tuer, mais on peut avoir l’ordre de le faire sous réserve que la vie du fonctionnaire soit gravement menacée et de façon proportionnée. Dont acte.

- Reste que si monsieur Darmanin s’empresse de décorer ce policier c’est pour faire taire les critiques qui s’élèvent déjà : ce policier aurait dû effectivement faire usage de son arme, mais seulement pour immobiliser l’individu qui le menaçait et non le tuer. On met alors en cause la façon dont les policiers seraient entrainés au tir sur des cibles qui présentent spécialement les zones létales du corps, et non les jambes comme ce serait nécessaire pour éviter la mise à mort.

A quoi donc ressemblent ces cibles ?

 


 

La zone à viser pour avoir le maximum de point : le cœur ; sinon : entre les deux yeux.

 

vendredi 17 mai 2024

Je dis ça, je dis rien – Chronique du 18 mai 2024

Bonjour-bonjour

  

En Italie une série de miracles attribués à une statuette de la Vierge Marie, notamment celui de faire grossir une pizza, ont été dénoncés comme faux par le Vatican qui, dans la foulée a promulgué une mise à jour de la doctrine concernant les événements surnaturels, tels que les visions ou les miracles, en reconnaissant notamment que l’imagination débordante et le « mensonge » risquaient de nuire aux fidèles. (À lire ici)

- Des miracles seraient des mensonges ? Comment ça ?

Déjà on ne voit pas ce qu’il y a de choquant à croire que des pizzas grossissent de façon miraculeuse : le Christ lui-même n’a-t-il pas multiplié les pains ?

Mais peut-être s’agit-il de l’attribution jugée fantaisiste de ce miracle à une statue de la Vierge ? Dans ce cas il faudra dénoncer les miracles qui soulèvent la foi en Italie, avec toutes ces statues  qui pleurent des larmes de sang chaque vendredi saint ?


Notre-Dame de Lourdes


- Le Vatican habitué à la prudence fait de nouveau preuve de mesure pour faire passer son message sans faire de vagues.

Le cardinal Victor Manuel Fernandez s’est appliqué à gommer la frontière entre le miracle et les fantaisies humaines : « Dans certaines circonstances, tout n’est pas noir ou blanc … Parfois, une possible manifestation divine se mêle […] à des pensées et des fantaisies humaines ». On a donc une nouvelle catégorie de phénomènes paranormaux à propos des quels le Vatican prononcera un « Nihil obstat » indiquant que rien, dans le phénomène rapporté, n’est contraire à la foi et à la morale. Les fidèles peuvent donc « adhérer » à l’idée qu’il s’agit d’un phénomène surnaturel, mais il ne s’agit pas d’une déclaration officielle d’authenticité, qui est généralement à éviter en vertu des nouvelles règles, à moins que le pape ne l’autorise.

Bref, c’est sans doute de la couillonnade, mais « Moi, je dis ça, je dis rien »

jeudi 16 mai 2024

Le « congé malheur » - Chronique du 17 mai 2024

Bonjour-bonjour

 

L’idée que le bonheur au travail est déterminant pour les performances dans l’entreprise est familière car réitérée de temps autre. Par contre, la prise en compte du malheur, ou du moins de ces matins où, même quand on aime son job, il est bien difficile de sortir du lit et de démarrer sa journée, est moins fréquemment prise en considération – je dirai même pas du tout. C’est pourtant de Chine que vient l’information qu’il est possible de rester chez soi les jours où ça ne va pas.

« Nul besoin d'avoir un fond dépressif pour connaître ce genre de sentiment, qui peut s'expliquer par un excès de fatigue ou une accumulation de mauvaises nouvelles – et qui peut aussi débarquer sans prévenir ni raison apparente. L'idée du « congé malheur » est d'autoriser les employés à s'absenter en cas de besoin sans avoir à entrer dans les détails lorsqu'ils en font la demande à leur supérieur » (Lire ici) 

Cette mesure nous vient de l'exemple de la chaîne de supermarchés Pang Dong Lai, situés dans la province chinoise du Henan. « The Independent explique que son patron, Yu Donglai, a mis en place un système permettant à ses employés de prendre jusqu'à dix jours de congés par an, destinés aux moments où ils ne se sentent pas heureux ». Yu Donglai, le chef de l'entreprise poursuit : « Nous connaissons tous des moments pendant lesquels nous ne sommes pas heureux et donc, si vous n'êtes pas heureux, ne venez pas au travail. » (Article cité)

o-o-o

Bien sûr il n’est pas sûr que 10 jours de mise en retrait par an suffisent à dissiper les nuages qui assombrissent la vie quotidienne. Mais cette mesure exceptionnelle éveille quelques remarques.

    - On observe d’abord que, si les entreprises s’impliquent dans le bonheur de leurs employés par des mesures de management, en revanche elles ne peuvent que s’effacer lorsqu’ils sont malheureux. Ce n’est pas que chasser la tristesse de la vie au bureau soit inimaginable, mais pour la surmonter on ne peut se contenter de petites taches de joie ici ou là.

    - D’autre part pour la première fois il est reconnu qu’on ne peut travailler correctement si l’on est malheureux.

    - Il en résulte que, du côté de l’entreprise, la mise en retrait est la seule mesure valable. On ne dit pas que ça va aller mieux grâce à ça, mais on prend acte que tristesse et emploi ne sont pas compatibles.

Cette seule observation devrait suffire à faire réfléchir les philosophes.

mercredi 15 mai 2024

Le peuple néo-calédonien existe-t-il ? – Chronique du 16 mai 2024

Bonjour-bonjour

 

Certains déplorent que le calme établi depuis 40 ans en Nouvelle-Calédonie soit rompu avec les émeutes de ces jours-ci. On peut certes se demander si ce calme était véritablement authentique, mais on peut aussi s’étonner qu’il ait été rompu à l’occasion d’une modification du code électoral néo-calédonien visant un « dégel » : « Le mois dernier, des milliers de personnes se revendiquant "loyalistes" avaient défilé pour étendre le droit de vote. Le gouvernement souhaite mettre fin au gel du corps électoral, adopté il y a 26 ans. Ce texte empêche toutes les personnes arrivées depuis 1998 de voter. Gérald Darmanin souhaite y mettre fin. Le ministre de l'Intérieur y voit "une obligation morale pour ceux qui croient en la démocratie" » nous explique la presse. (Lue ici)


Ceux qui s'opposent à cette modification et qui ont défilé lundi dernier estiment que ce dégel réduirait l'influence du peuple kanak : s'il passe, « il éteindra la lutte du peuple kanak », prévient une manifestante. Les députés ont pourtant entériné cette décision hier en vue d’un vote en congrès à Versailles à la fin du mois prochain.

Autrement dit, alors que le peuple autochtone, qui s’estime le seul légitime, voit ses effectifs stagner, le reste de la population se développe par l’immigration, soit métropolitaine soit océanienne, minorant du même coup la place qu’il peut prendre dans les décisions votées par l’Assemblée de Nouméa.

On peut y voir une lutte d’influence dans le combat démocratique, les Kanaks s’estimant à titre de « peuple autochtone » le seul légitime pour exercer le pouvoir sur ce qu’ils estiment être leur territoire. Mais on peut y déceler aussi la fracture qui empêche le peuple néo-calédonien d’exister comme une entité souveraine. Car même dans l’hypothèse où la Nouvelle-Calédonie serait une fédération, il faudrait quand même que chacune de ses composantes soit unanime pour reconnaitre l’existence d’un État souverain au sein du quel ces différentes entités viennent prendre place : en démocratie, un État suppose toujours une unanimité inaugurale sans laquelle aucune décision ne peut être reconnue légitime. Nous acceptons d’obéir aux lois prise à la majorité parce que nous acceptons cette légitimité. Si une région considère qu’elle ne peut plus faire partie du peuple souverain, alors elle doit faire sécession – ainsi de la Corse dont les indépendantiste cherchent à rompre les amarres avec la « métropole » : définition d’un territoire sur lequel les lois de la République n’auraient plus cours ; reconnaissance de la langue corse comme langue officielle ; attribution de droits spéciaux aux autochtones ; corpus de lois conformes aux coutumes. 


- Bref : le peuple Néo-calédonien existe-t-il vraiment, ou bien faut-il admettre qu’il est scindé en deux – voire en trois – parties constituant autant d’entités souveraines ? Ce problème doit être résolu à Nouméa et non à Paris, sauf à prétendre que la France se comporte toujours comme une puissance coloniale.

mardi 14 mai 2024

Un passé qui ne passe pas – Chronique du 15 mai 2024

Bonjour-bonjour

 

Festival de Cannes : neuf femmes accusent Alain Sarde, un important producteur de cinéma français, de les avoir violées ou agressées sexuellement. Les faits dénoncés remonteraient pour la plupart aux années 1980 et 90. Lire ici un compte-rendu.

Comment comprendre que, plus de 40 ans après les faits, ceux-ci soient encore chargés d’émotion et de souffrance, au point que les victimes en soient éprouvées comme si leur agression avait été commise il y a quelques mois ? 

o-o-o

Philosophiquement on distingue deux formes de passé : celui qui vient juste de s’écouler et qui reste confondu avec le présent – qui appartient donc encore à la durée présente. Et puis celui qui est connu comme appartenant au domaine du « déjà-plus », n’ayant pour existence que le fragile support de la mémoire. Le passé « qui est passé » n’est pas celui qui est en cause dans le cas des traumatismes de l’agression, sexuelle ou autre. Ce passé-là, c’est celui qui « ne passe pas ».

Or, voilà que le monde peut changer durant ces périodes longues, déplaçant la frontière entre le tolérable et l’intolérable. Car en même temps que la durée change, le monde des valeurs peut changer aussi, admettant parfois l’aliénation de soi-même en fonction d’avantages négociés ; ou au contraire le refusant par respect pour la personne humaine. 

 

Se superposent alors deux temporalité : celle du traumatisme, qui étend le présent sur la période qui va de l’agression à aujourd’hui ; et puis celle de ces valeurs qui, contrairement à ce qu’on imagine, peuvent être considérées parfois comme provisoires. C’est ainsi que les valeurs peuvent parfois avoir une durée d’existence fort courte, alors que pourtant elles sont ressenties comme impérissables.

Voilà une des raisons qui explique que la période #metoo que nous vivons actuellement soit si dérangeante : à l’époque des faits, leur gravité était toute relative : après tout c’est comme une coutume, quelque chose que l’on doit subir comme les rites initiatiques dans les populations premières. Que les femmes en soient les victimes, c’est peut-être regrettable : mais la coutume est de le supporter comme un mal qui ne doit pas tirer à conséquence. 

On peut aussi tolérer ces agressions à condition qu’elles soient liées à une sorte de contrat : on a même inventé pour cela une expression : la promotion canapé : canapé, hélas ! Mais promotion quand même.

- Oui, mais les valeurs de droits de l’homme, l’intégrité de la personne humaine, de sa liberté, vous n’allez pas dire que c’est négociable, et que pour le prix d’un rôle au cinéma on peut violer une femme, et qu’elle n’a plus qu’à fermer les yeux sur sa souffrance.

C’est que l’extension du présent sur le passé entraine la choc des valeurs : celui relatif, des intérêts qui mettent en présence des individus inégaux ; et puis celui, éternel, du sujet humain dont personne ne doit oublier la prééminence.

C’est cet oubli que le mouvement #metoo révèle au grand dam des oublieux.

lundi 13 mai 2024

Au Japon, les bébés qui pleurent grandissent le plus vite – Chronique du 14 mai

Bonjour-bonjour

 

Voyez cette photo montrant un sumotori amateur tenant un bébé lors du concours traditionnel de cris de bébé :

 


 

Un sumotori amateur lors de Nakizumo, en avril dernier. Issei Kato / REUTERS

 

Je le découvre en même temps que vous : au Japon ont lieu des affrontements qui ont pour objet de récompenser … les cris de bébés.

 

Il s’agit d’un festival japonais annuel au cours duquel des bébés sont tenus dans les bras de lutteurs de sumo dans un ring de sumo en plein air. Deux bébés s'affrontent dans un court match dans lequel le premier enfant à pleurer est proclamé vainqueur. Selon le folklore japonais, un bébé qui pleure a le pouvoir d'éloigner les mauvais esprits, tandis qu'un cri fort indique que l'enfant grandira fort et en bonne santé. L’objectif principal du festival Nakizumō est, grâce à des prières rituelles, de favoriser la bonne santé de chaque bébé ; un proverbe japonais affirme même que les bébés qui pleurent grandissent le plus vite.

Les concurrents éligibles doivent être âgés de 6 mois à 18 mois au moment du festival. Environ 100 bébés concourent chaque année et les parents doivent parfois traverser le Japon en entier pour trouver un sanctuaire disponible. Façon de le dire : ce sont les parents eux-mêmes qui font effort pour faire participer leur bébé à cette cérémonie. (Sur tout cela, lire ici)

 

L’idée que j’en retiens est que les pleurs des enfants sont interprétés de façon très différentes selon les civilisations. On l’a dit, pour le Japon traditionnel les pleurs sont des indices positifs marquant la bonne santé de l’enfant et pouvant attirer la bienveillance des divinités. D’ailleurs, lors du festival Nakizumo des rituels très particuliers (voir l’article référencé) ont lieu montrant que rien de profane n’intervient lors de ces affrontements – mais ne peut-on pas dire que des traumatismes peuvent néanmoins affecter ces bébés ? Devant la cruauté potentielle de telles pratiques on se demande pourquoi ce pays si soucieux de préserver la santé de chacun tolère de telles manifestations, même si la tradition vient d’un lointain passé.

 

Oui – le problème est là : non pas de savoir si les larmes des enfants sont des indices de traumatismes, mais plutôt pourquoi des traditions si contradictoires avec les règles actuelles continuent d’être respectées et pratiquées. Mais peut-être ferions-nous bien de nous regarder nous-mêmes : voyez le sérieux avec le quel on continue de prescrire et de prendre de dilutions homéopathiques ; dilutions qui sont telles que pour comprendre leur action il faudrait commencer par rejeter un bon nombre de lois de l’univers.

Au fond, ça ne nous trouble pas plus que ça.