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dimanche 13 avril 2025

Des massacres indécents – Chronique du 14 avril

Bonjour-bonjour

 

Lu ce matin : « « L’attaque des forces russes contre des cibles civiles à Soumy dépasse les limites de la décence. En tant qu’ancien responsable militaire, je sais ce que sont les frappes ciblées et ceci est inacceptable », a pour sa part écrit sur X Keith Kellogg, l’émissaire américain pour l’Ukraine. (Lire ici)

Ainsi Moscou "dépasse les limites de la décence", avec une frappe qui a tué au moins 34 personnes et en a blessé une centaine ce dimanche, dans le centre de la ville ukrainienne de Soumy. Selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky, « L’attaque a eu lieu un jour où les gens vont à l’église : le dimanche des Rameaux… Seuls des salauds peuvent faire cela » (voir ici)

 

On s’en doute : une telle déclaration mettant l’indécence sur la même ligne qu’une frappe qui prend pour cible des civils allant à la messe fait sursauter. On attendait « sauvagerie », « barbarie », « inhumanité », mais pas l’indécence qu’on imagine rattachée au respect des normes morales et des convenances. 

Il est vrai Keith Kellog (ou son traducteur) nous donnent ici une leçon lexicale, le terme « indécence » signifiant initialement « Réserve et mesure dans le comportement ». Bon – Admettons. On reproche alors aux russes de manquer de mesure : tuer 34 civils : c’est beaucoup trop ! Ou encore « Quand même : pas des gens qui vont à la messe ! »

 

On me reprochera peut-être de faire de l’ironie là où la réserve serait la seule manifestation acceptable de l’indignation. 

- Mais enfin, cette déclaration n’a pas été faite au hasard ; elle doit avoir un sens et elle doit rendre manifeste qu’en matière de guerre il y a des normes à respecter, des « lignes rouges » au-delà desquelles on se sent affranchi du respect à manifester vis-à-vis de l’ennemi.

Car là est le danger avec de telles déclarations : faire des massacres de civils quelque chose qui, au final, pourrait devenir acceptable.

Question de mesure.

lundi 19 septembre 2022

Y a pas mort de femme… - Chronique du 20 septembre

Bonjour-bonjour

 

Le gifle administré à son épouse par Adrien Quatennens secoue la classe politique – et d’abord, suffit-elle pour contraindre le député du Nord à se mettre en retrait de la vie publique, alors que Éric Coquerelle reste malgré une accusation de viol à la tête de la commission des finances de l’Assemblée nationale ? 

D’ailleurs est-ce si grave ? Monsieur Quatennens a donné une description apparemment objective des « violences » en question – en tout cas son récit est raccord avec ce qu’on sait de la main-courant de son épouse ; le voici : « Il reconnaît lui avoir d'abord "saisi le poignet" lors d'une première dispute. Au cours d'une autre, elle se serait "cognée le coude" tentant de récupérer son téléphone portable, qu'il avait entre ses mains. Adrien Quatennens mentionne également "un autre fait daté d'un an, où, dans un contexte d'extrême tension et d'agressivité mutuelle, j'ai donné une gifle". Un geste "qui ne s'est jamais reproduit", assure-t-il » (lire ici).

 

L’accusation portée par Sandrine Rousseau est pourtant inflexible : la loi a été bafouée et dès lors le geste doit être pénalisé : "Une gifle, c'est un délit", rappelle la députée EELV. Par conséquent, selon elle, il n'est "pas possible" qu'Adrien Quatennens poursuive dans ses fonctions politiques » affirme-t-elle (Lu ici). 

- Pourtant, y a pas mort de femme ! 

- Peut-être – et heureusement – mais, la violence, c’est la loi qui la définit - et c’est elle qui dit à quelle sanction on s’expose pour l’avoir commise.

- D'accord. Mais dans le cas de monsieur Quatennens la sanction du juge va être décuplée par celle de la rue ; s’agissant d’un homme public, pourquoi ne pas lui éviter une telle punition qui serait alors disproportionnée ?

- C’est que le cas des violences administrées par le député du Nord, même bénignes, risquerait de mettre la loi au défi de s’appliquer. L’essentiel est de montrer qu’une fonction telle que celle de député impose au contraire une exemplarité de conduite et donc aussi celle de la punition. Il faut montrer que nul ne peut échapper à la loi – pas même monsieur Quatennens.

 

- Ceci étant je voudrais dire que c’est peut-être mieux comme ça. Car la judiciarisation exclut le jugement moral – ou du moins il n’en tient pas compte :  si la gifle est un délit, alors elle n’est plus une faute.

Mais supposez que vous considériez quand même qu’elle reste une faute ; que celui qui la porte a violé une valeur fondamentale de respect et d’amour. Comment racheter une faute ? Ici, nul code pénal, nulle sanction. Le rachat est impossible, seul le pardon de la victime peut laver la tache. 

- Et ça, c’est pas gagné.

jeudi 17 février 2022

Entre délit et faute, que faire de Jérôme Cahuzac ? – Chronique du 18 février

Bonjour-bonjour

 

Jérôme Cahuzac vient de réapparaitre en public dans l’émission de David Pujadas afin de rappeler qu’après avoir purgé sa peine de prison pour fraude fiscale prononcée en 2018 il souhaitait redevenir un citoyen comme les autres. 

Lorsqu’un délinquant sort de prison après en avoir fini avec sa peine, il est rare qu’il vienne s’expliquer sur sa situation : normalement, étant en règle avec la justice, il ne devrait en effet pas avoir à demander à être réintégré dans la société. Et pourtant Jérôme Cahuzac le dit :  « /Je voudrais/ ne plus voir cette condamnation perpétuelle dans le regard des gens », avant d’ajouter : « Je suis venu pour tourner la page, pas pour déclencher des polémiques »

 

C’est qu’en réalité la faute commise par Jérôme Cahuzac, ministre du Budget et lui-même fraudeur du fisc à haute intensité, est un délit beaucoup plus grave que celui qui fut sanctionné par la justice. C’est d’ailleurs ce que l’intéressé a lui-même constaté : « /Lorsqu’une/ journaliste a comparé ma condamnation avec celle d'un prêtre pédophile, je suis stupéfait qu'on puisse comparer un acte de pédophilie avéré avec un acte de fraude fiscale. Ce jour-là j'ai compris que j'avais commis un sacrilège. » Entre le délit et la faute, il y a donc une marge que personne ne fixe ni ne peut éviter. Marge qui ne se refermera qu’avec le temps – si elle se referme jamais.

 

On sait comment réparer un dommage : en général il suffit de rétablir la situation telle qu’elle était avant. Par exemple rendre l’argent volé, ou faire des excuses publiques et assumées pour des diffamations. Mais comment réparer une faute comme celle-ci, qui relève de l’abus de confiance ? Comment l’ancien ministre du budget de la France pourrait-il revenir au statut qui était le sien avant ses fraudes ? 


Monsieur Cahuzac l’a tenté en cherchant à montrer quel homme il était en réalité. Il s’est fait humble médecin au service d’une population de corse prise dans un désert médical. 

Le brillant docteur Cahuzac a enfilé la défroque du docteur Schweitzer : la vertu de ce dernier rachètera-t-elle les vices du premier ?

mardi 31 décembre 2019

Affaire Matzneff : Bernard Pivot « regrette » son interview de l'écrivain en 1990

 Je sais : aujourd'hui, il faut et il suffit de se souhaiter la bonne année. Et si on avait des choses plus urgentes à faire ? Comme de se poser cette question : La faute peut-elle surgir longtemps après avoir commis l’acte ?

« Il m'aurait fallu beaucoup de lucidité et une grande force de caractère pour me soustraire aux dérives d'une liberté dont s'accommodaient tout autant mes confrères de la presse écrite et des radios. Ces qualités, je ne les ai pas eues. Je le regrette évidemment, ayant de surcroît le sentiment de n'avoir pas eu les mots qu'il fallait », déclare Bernard Pivot au JDD.
Et d’ajouter : « Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale ; aujourd'hui, la morale passe avant la littérature. Moralement, c'est un progrès. Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d'un pays, et, surtout, d'une époque » (Voir ici)

Il s’agit pour ceux qui n’auraient pas lu la presse ces jours-ci, d’un écrivain âgé d’une cinquantaine d’années en 1990 (au moment des faits) et qui publiait un récit dans lequel il ne faisait pas mystère de son attrait pour les toute-jeunes filles, à peine nubiles. Et, tandis qu’il évoquait avec le narcissisme qui le caractérisait  son goût sexuel, considéré comme une particularité esthétique, une autre écrivaine qui participait à l’émission s’insurgeait : « Monsieur, au Québec vous seriez déjà en prison pour ce que vous venez de dire ! ». Il s’agissait de Denise Bombardier, et ses propos n’étaient pas passés inaperçus. Cela je peux le dire car j’ai un souvenir très clair de la séquence de cette émission 30 ans après : comme je ne suis pas atteint d’hypermnésie, il faut croire que cette scène avait quelque raison de me frapper.
Et je dirai que c’est la réaction de la québécoise plus que la confession de Matzneff qui en est la cause. L’écrivain français était pour moi un auteur « puant » l’ego-satisfaction, qui évoquait avec complaisance ce qui devait rester dans sa vie privée : nulle nécessité littéraire ne me paraissait justifier ce récit. Mais, qu’on le condamne avec un tel aplomb voilà qui justifiait a posteriori les procès en immoralité des auteurs tels que Baudelaire, Flaubert et les Goncourt. C’est bien ce que Bernard Pivot dit aujourd’hui en affirmant qu’à l’époque la littérature passait avant la morale, et qu’alors on se vantait de ne plus condamner les Fleurs du mal.
Il y a plus. Matzneff n’est pas Baudelaire, tant s’en faut, et ce qui nous (= me) scandalisait, c’est que cette déclaration québécoise remettait en cause notre liberté, en soumettant nos pulsions à la loi et à l’État. Je l’avoue, si cette séquence est restée dans ma mémoire, c’est que je croyais alors fermement que le consentement des partenaires suffisait à justifier ce qui se passait entre eux à cette occasion.
Je n’ai pas lu le livre de Vanessa Springora (en cours de publication) concernant sa relation avec l’écrivain, mais je crois qu’aujourd’hui on comprend que ce à quoi une très jeune fille (ou une femme en position d’infériorité) ne peut consentir totalement laisse la place à des souffrances qui se développent au cours du temps.
Bref, il y a dans ces affaires des victimes qui sont de l’ordre de « l’après-coup », je veux dire dont les souffrances se développent avec le temps – mais victimes, elles le sont ; et souffrances il y a.
La faute peut-elle surgir longtemps après l’acte ?

--> On lira la suite de cet article demain.