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mardi 30 juillet 2024

Le temps d’une marée – Chronique du 31 juillet

Bonjour-bonjour

 

Combien de temps dure une œuvre d’art ? Certaines durent des siècles, voire des millénaires, soigneusement restaurées au fil du temps. Elles sont portées par la conviction que le caractère exceptionnel de l’art leur confère une existence impérissable, marque de la beauté dont elles sont faites.

D’autres, tout au contraire, ne sont faites que pour manifester leur existence et elles ne durent que le temps d’être vues. 

C’est ainsi qu’à Saint-Malo à été réalisée une immense œuvre d'art éphémère sur la plage de l'Éventail : « Un immense dessin a été réalisé sur une plage de Saint-Malo dimanche 28 juillet. Cette œuvre éphémère a été réalisée pour soutenir Paul Watson, incarcéré depuis le 21 juillet. » (Lire ici le détail) (1)

 

 

Fresque de 28 mètres par 48 mètres.

 

Ce dessin sur le sable durera ce que dure le journal, juste le temps d’être lu, compris et puis jeté : on devine que mon propos est de dépasser ce caractère éphémère lié à la fonction de messager.  En fait je crois que c’est là l’occasion de réfléchir à la durée de l'œuvre d’art en général : pourquoi doit-elle surmonter les vicissitudes de l’existence, pour être admirée par des générations successives d’hommes et de femmes ?

D’ailleurs, est-ce là le propos ? Je veux dire : veut-on absolument produire pour les générations futures, ou bien n’est-ce pas plutôt la certitude que la beauté étant impérissable, l’œuvre d’art doit l’être aussi ?

Mais du coup, sommes-nous bien sûr que ce que nous appelons « œuvre d’art », « beauté », « éternité » a le même sens toujours et partout ? Quand les égyptiens construisaient leurs pyramides à l’épreuve du temps, qu’ils les remplissaient d’œuvres qui nous sont parvenues intactes, songeaient-ils qu’il fallait que nous, 4000 ans plus tard, puissions les retrouver pour les mettre dans nos musées ? Puisque les objets mis dans les tombes devaient servir pour l’éternité aux besoins du Pharaon, il allait de soi que ces objets, dont la beauté n’était qu’accessoire, devaient durer éternellement.

Alors que pour nous, l’œuvre d’art qui n’a pas pour fonction d’apporter une satisfaction matérielle, dure ce que dure une marée.

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(1)  On pouvait y distinguer une baleine et le message « #freepaulwatson » (libérez Paul Watson) en soutien au fondateur de l’ONG Sea Shepherd, défenseur des baleines, incarcéré par la police danoise depuis le 21 juillet.

« Visé par une notice rouge d’Interpol émise à la demande du Japon en 2012, il est accusé de « conspiration d’abordage ». L’homme est âgé de 73 ans et risque d’y être extradé pour y finir ses jours en prison (article référencé)

jeudi 4 avril 2024

Tout interdire sauf la poêle Tefal ! – Chronique du 5 avril

Bonjour-bonjour

 

Il y a quelques semaines, le Bureau Européen de l’Environnement (BEE) a eu l’idée de tester la présence des polluants éternels (PFAS, acronyme de « alkyls perfluorés et polyfluorés ») dans les organismes de 13 responsables politiques européens originaires de pays différents : sur les 13 testés, 7 se sont révélés positifs. De quoi accélérer le débat sur leur interdiction. (Lu ici)


- Hier, débat à l’assemblée sur l’interdiction des PFAS : les députés adoptent une proposition de loi visant à réduire l’exposition aux « polluants éternels », sans interdire les ustensiles de cuisine qui en contiennent : on interdit tout, sauf la poêle Tefal !

 


Je laisse à d’autres l’analyse des conséquences du combat entre le souci de la santé humaine et les exigences du profit capitalistique. Par contre, j’observe avec intérêt que les ustensiles de cuisine sont sortis du périmètre de la loi, comme si l’éternité des polluants contenus dans le téflon étaient compensée par l’éphémérité de sa présence au fond de la poêle.

On nous dit que ce qui est éphémère ne dure pas et disparait sans laisser de traces ; ainsi de la vie humaine, comme l’ombre fugitive des cadrans solaires… et comme les particules de PFAS ingérées avec mes oeufs brouillés.

 

Inconsciemment j’assimile l’éternité à quelque chose de sublime : rien dans la sphère de l’humain n’y participe, sauf les diamants, qui nous dit-on sont éternels – et voilà que maintenant les polluants le seraient aussi ?

Mais prenons garde aux assimilations confuses : l’éternité est un concept qu’on utilise fréquemment dans un contexte théologique : il s’agit de parler de Dieu ou des âmes.

Par contre l’éternité qui est prise ici dans le contexte de la chimie, désigne simplement ce qui est indestructible. Alors, bien sûr les organismes sont plus fragiles que les molécules comme celles-ci sont plus instables que les atomes et les particules élémentaires. Les PFAS sont éternels, comme l’azote ou l’oxygène. 

On ne va pas crier au miracle pour autant.

mardi 13 février 2024

Amour-toujours ? – Chronique du 14 février (1)

Bonjour-bonjour

 

Peut-on encore célébrer l’amour et le couple en ces temps post-metoo de dénonciation de l’abus d’emprise, de relations amoureuses forcées ?

Aujourd’hui devant l’image des Tourterelles symbole de l’amour : 

 


on n’aurait de cesse de montrer ce qui va se passer bientôt, lorsque l’amour enfui, resterait juste le couple avec ses obligations désagréables : 

 

 

On me dira que j’extrapole l’avenir au moment où il s’agit surtout de ne pas y penser : « l’amour-toujours » les « je-t’aime-pour-la-vie » tout ça ce sont des fantasmes qui sont là pour empêcher de penser à ce que sera demain, lorsque le café-du-matin n’aura plus l’odeur des croissants mais seulement des remugles de la nuit.

La fête de la Saint-Valentin est la fête du couple tel qu’il n’existe pas sauf dans les rêves destinés à faire oublier la réalité et le temps qui va avec. 

Et alors, pourquoi pas ? Oublions donc, mais sachons que le passé même s’il ne s’enregistre pas dans la conscience est tout de même là quelque part, dans notre arrière-conscience, et qu’il sera quelque peu défraichi lorsqu’il remontera à la lumière.

Combien de coups de becs oublié par générosité amoureuse réapparaitront avec cette lancinante question : « Pourquoi ai-je enduré ça sans rien dire ? »

o-o-o

La fête de la Saint-Valentin est la fête de l’inconscience, de l’oubli du temps qui passe, quelque chose de romantique et de désespéré à la fois – car, si tu demandes comme le dit la chanson « retiens la nuit », il faut préciser jusqu’à quand. Et si c’est « Jusqu’à la fin du monde », n’oublie pas que « les heures et les secondes » que tu as retenues vont un jour se remettre à couler…

jeudi 30 juin 2022

La perpétuité c’est long, surtout vers la fin – Chronique du 1er juillet

Bonjour-bonjour

 

La condamnation de Salah Abdeslam à la perpétuité incompressible est l’occasion de revenir sur cette peine que le droit pénal français présente comme étant le véritable substitut de la peine capitale.

Dans l’article de Libé signé de Juliette Delage, on trouve cette citation de Michel Foucault : « La véritable ligne de partage, parmi les systèmes pénaux, ne passe pas entre ceux qui comportent la peine de mort et les autres ; elle passe entre ceux qui admettent les peines définitives et ceux qui les excluent » Car si une condamnation à perpétuité laisse un espoir de sortir un jour de prison (1), en revanche la perpétuité incompressible signifie que le détenu ne sortira jamais de prison sauf après sa mort : Michel Foucault a donc raison de ranger cette peine dans une catégorie dont la condamnation à mort n’est qu’un cas particulier.


--> C’est qu’en effet, cette peine revient à nier cette faculté si extraordinaire qui fait l'essence de l’homme : celle d’espérer ; et ce n’est pas pour rien que l’Enfer de Dante commence ainsi : « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance... » La prison à vie est bien cet enfer moderne, sans tortures, sans démons, mais aussi sans espoir d’en sortir.

 

- Il reste à dire pourquoi il est si cruel de priver un homme d’espérance en l’avenir. C’est ce que fait fort brillement Juliette Delage dans l’article cité : « L’homme ne se résume pas à ses actes : il peut changer, évoluer. La période de sûreté incompressible est un renoncement aux principes de la justice pénale, qui juge des actes avant de juger des hommes. C’est une peine qui vient confondre l’acte et son auteur. L’appliquer, c’est considérer que l’acte commis est tellement grave qu’aucun espoir ne peut être accordé au condamné, qu’il ne peut pas changer, pas évoluer. L’incompressibilité empêche de se projeter dans une dynamique favorable. Il faut un droit à l’espoir. » 

Sans faire la moindre référence philosophique Salah Abdeslam disait pour sa défense la même chose : « Les faits qui méritent cette condamnation existent ; celui qui est dans le box la mérite pas. »

 

Alors bien sûr on fera observer qu’il existe, même pour cette condamnation la possibilité de demander une mise en liberté après 30 années de prison : preuve que refuser une telle possibilité excède le pouvoir d’un homme sur un autre. Mais les modalités sont telles qu’il est à peu près impossible que quiconque a passé 30 ans derrière les barreaux puisse y satisfaire.

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(1) D’où l’ironie de mon titre tiré d’une citation (contestée) de Woody Allen

vendredi 25 décembre 2020

O, temps, suspend ton vol – Chronique du 26 décembre

Bonjour-bonjour

 

Crainte ou espoir, cette suppression du temps ou plutôt de son écoulement est une éventualité qui plane au-dessus des fêtes du réveillon le jour de la saint Sylvestre : et si le douzième coup de l’horloge à minuit ne retentissait pas ? Et si les fêtards attendant l’ultime instant du 31 décembre comptaient : « 8, 9, 10, 11, 11, 11… » En bref, si 2020 refusait de partir ? « O, temps, suspend ton vol », chantait le poète : et si ce vœu devenait la terrible menace qui plane sur nous ? 

Fantasme ou réalité ? A part le physicien quantique, qui donc pourrait répondre à cette question ? Le philosophe quant à lui peut tenter non pas de répondre mais d’imaginer comment le temps pourrait s’accommoder de cette situation.

- D’abord un temps immobile est par définition impossible, sauf s’il se transforme en instant. C’est ainsi qu’on définit l’éternité : un instant qui s’étendrait jusqu’aux limites du temps, qui irait du plus lointain passé jusqu’à l’avenir le plus éloigné. Temps figé, rien ne pourrait ni disparaitre ni apparaitre en lui. 

- Mais comme ce temps ne peut être que celui de Dieu, les hommes imagineront un temps non pas immobile mais répétitif. Le temps cyclique, celui du mouvement qui se reproduit incessamment – comme celui des étoiles dans le ciel, est celui qui ressemble le plus à cette éternité-là, C'est le temps des étoiles qui, comme le disait Platon dans le Timée (37d-38a), « est l’image en mouvement de l’éternité immobile »

- Mais comment cette éternité cyclique pourrait-elle exister ailleurs que dans la voute étoilée ? Comment les êtres vivants s’en accommoderaient-ils ? Tous simplement en se reproduisant : c’est toujours Platon mais dans le Banquet cette fois, qui définit la reproduction comme l’immortalité des mortels (1). Mais alors, nous revoici face à la pandémie : la nature ne nous garantit pas de lui résister, mais seulement de pouvoir nous reproduire à temps pour perpétuer l’espèce. C’est ainsi que nous pourrons nous éterniser – non pas nous, pauvres individus, mais l’humanité entendue comme la collection des êtres humains.

Dans la lutte contre la pandémie, nous ne suivrons pas la nature en nous isolant mais ne nous reproduisant. Copulons donc mes frères pour nous reproduire et laisser derrière nous des êtres qui pourront prendre notre place.

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(1) « Chez le vivant mortel c'est cela même qui est immortel : la fécondité et la procréation » - Le Banquet – Discours de Diotime

samedi 25 avril 2020

L’éternité c’est long… surtout vers la fin – Chronique du 26 avril

Bonjour-bonjour,

Oui, je sais : cette citation de Woody Allen n’est probablement pas de lui (en tout cas il la récuse), mais en plus elle est éculée tant elle a servi. Mais si je la reprends aujourd’hui, c’est qu’elle risque bien d’être une fois de plus vérifiée.
Car, ce que nous dit cette phrase, c’est que l’attente est une expérience de l’éternité – la seule peut-être qu’il soit permis de faire à des êtres mortels comme nous. Car l’éternité, c’est du temps immobile : il ne s’écoule pas, rien n’advient dans sa durée, il est comme un instant suspendu et distendu qui n’aurait ni commencement ni fin. Et c’est dans l’ennui et dans son proche parent l’impatience qu’il advient. Donc plus nous sommes impatients d’en finir, plus le temps parait figé ; et c’est dans une période comme celle de notre actuel confinement que cette expérience peut être faite. 
Rappelez-vous du début de votre propre renfermement : encore novice dans cet isolement, tout était matière à expérience nouvelle : s’habituer aux gens co-confinés avec vous ; découvrir les petits plaisirs qui restaient possibles (et peut-être jouir de ceux qui en étant nouveaux apportaient quelque délice dans la situation) ; apprendre à trouver des substituts à la présence des autres, comme la pratique quotidienne des vidéo skype ou zoom ; savoir jouir en solitaire de ce qui normalement appelle la présence d’autrui (ne froncez pas les sourcils : je parle de l’apéro du soir, bien entendu !). Puis est venue l’époque où ces plaisirs sont devenus des routines, usés jusqu’à la corde par la répétition – car voilà le problème : quand on est avec les autres il y a toujours quelque chose d’imprévu qui peut survenir, du fait des comportements jamais absolument identiques, alors que tout seul on sait parfaitement comment ça va se passer avant même que ça ait commencé. Ça peut être agréable au début – et puis mortellement ennuyeux en suite.
Plus ça va et plus l’impatience d’en finir est grande ; plus l’impatience est grande et plus la durée s’étire lentement : d’où l’expression « l’éternité c’est long surtout vers la fin » est donc vérifiée.
CQFD

Ah !... Je sens comme une impatience de votre part : vous vous attendiez peut-être à ce que je vous donne une recette pour vous en sortir ? Eh bien il faudra attendre jusqu’à demain.

jeudi 16 avril 2020

L’éternel retour – Journal du 17 avril 2020

Devant la banalité des infos et durant toute la période de confinement, je remplacerai mes commentaires par ce journal.


Bonjour-Bonjour

Trouvé ça dans mes mails : « Marre de ces journées qui ramènent toujours les mêmes choses, les mêmes gestes, les mêmes actes. Marre de cette vie confinée et sans imprévu. Ohé ! le philosophe ! tu n’aurais pas quelque chose de bien consolant pour supporter ça ? »

- Le philosophe fouille alors sa besace d’historien de la philosophie où sont entassés les vieux systèmes qui ont fait leurs preuves autrefois, pour voir si par hasard il n’y aurait pas quelque chose qui pourrait lui servir à interpréter le présent.
Pour notre période confinée pas besoin d’aller bien loin, car beaucoup de cas envisagés dans le passé se répètent aujourd’hui : ainsi de la nature dont on subit les sautes d’humeurs sans avoir d’autre possibilité que de les endurer et de les aimer (Stoïciens) ; ou bien de l’enfermement dans notre chambre qui nous empêche de fuir le face à face avec nous-mêmes (Pascal) ; mais plus encore le retour indéfini des mêmes évènements qui justement font le désespoir de nos compatriotes. Quel sens à donner à ces journées monotones dont chacune répète inlassablement les banalités des précédentes ? Tournons-nous vers Nietzsche et son « éternel retour » - ou plus précisément l’éternel retour du même
En quoi cela nous concerne-t-il ? Faudrait-il se convertir aux philosophies orientales et à leur cycle de réincarnations ? Pas du tout, car pour Nietzsche, l’éternel retour n’est pas celui de l’existence mais celui des évènements qui la jalonnent ; et puis nul besoin d’être sûr que la vie nous ramènera les mêmes faits, mais il suffit de pouvoir le souhaiter, car là est le critère qui nous permettra de les évaluer. Mais ce n’est pas rien car on peut en déduire une règle d’existence : « Mène ta vie en sorte que tu puisses souhaiter qu’elle se répète éternellement. »
--> Qu’à chaque moment on soit en mesure de dire : « Oui, cela je souhaite que ça se répète à l’infini. » Et qu’est-ce qui pourrait se répéter ainsi sinon les émotions qui nous submergent de bonheur et dont le retour est l’objet de nos prières les plus intenses ? Qu’importe ce qui les provoque, puisqu’elles seules incarnent la valeur de notre vie. On comprend par exemple que l’amoureux qui jure qu’il aimera toujours n’est pas en train de croire qu’il va revivre indéfiniment mais plutôt que ce qu’il vit et si sublime qu’il peut souhaiter que ça recommence indéfiniment.
- Or voici qu’aujourd’hui ce recommencement nous n’avons pas à le souhaiter, car nous le vivons effectivement dans ce retour des évènements de la journée sempiternellement les mêmes. Mais il y a bien de la différence entre ce que nous souhaitons et ce que nous vivons sans l’avoir espéré. Et puis je ne peux pas dire que « je mène ma vie » puisque je la subis plus qu’autre chose. Du coup, cette situation si particulière où l’émotion ressentie peut renaitre dès qu’elle cesse, avec la même intensité et le même affect est loin d’être présente dans le quotidien : lorsque j’allume ma télé ou que je m’assois devant mon ma tasse de café du petit déjeuner, est-ce que je me dis « Ah… Si seulement ça pouvait être comme ça tous les jours ! » ?
Le sage est celui qui répondra : Oui.