dimanche 14 avril 2024

Le « double bind » du réchauffement climatique – Chronique du 15 avril

Bonjour-bonjour

 

J’ai hésité à vous le dire, mais comme nous sommes lundi, journée de l’énergie et de la robustesse, je peux le faire : La baisse de pollution aggrave le réchauffement climatique. (Lu ici)

 

- Vraiment ? Comment est-ce possible ? 

- Les mesures le prouvent pourtant : le bilan de l’année 2023, année record sur tous les plans est implacable : c’est la plus chaude de l’histoire. Et le contrôle de la qualité de l’air l’établit : c’est – en partie – à cause de la baisse de la pollution.

- Comment cela ?

- C’est que le réchauffement est l’effet de deux mécanismes : l’un qui est dû aux gaz à effet de serre est bien connu. L’autre résulte des aérosols de poussières en suspension dans l’air dont la présence dans l’air réfléchit la lumière solaire vers le ciel. En gros, la Terre polluée est plus réfléchissante ; non polluée, elle est plus sombre, et donc elle capte plus la chaleur du soleil. 

o-o-o

Plus de pollution : ça chauffe ; moins de pollution, ça chauffe également. Quoiqu’on fasse on fait également mal. Et ne cherchez pas de solution dans le désespoir de la fuite en avant, du genre : « Puisque c’est manqué, alors allons-y : polluons gaiement », car dans ce cas non seulement vous entretiendrez le réchauffement, mais vous allez accroitre le taux de mortalité par maladie pulmonaire avec un air de moins en moins respirable.

Que faire ?

On est un peu dans le mécanisme du « double bind » qui signifie qu’on ne peut résoudre un problème en restant dans la même logique qui l’a produit. 

La double contrainte donne un exemple classique de l’affirmation d’Albert Einstein selon laquelle « vous ne pouvez pas résoudre un problème avec le même type (ou le même niveau) de réflexion que celui qui a créé le problème » qui a donné naissance à la physique relativiste. 

Un exemple ? Le problème classique du bouddhisme japonais : « Un maître zen ramasse un bâton et le lève sur un de ses élèves, en disant : « Si tu dis que ce bâton est réel, je te frapperai, si tu dis que ce bâton n’est pas réel, je te frapperai avec. Ce bâton est-il réel ou pas ? » Tant que l’étudiant reste au même niveau de pensée que celui que le maître a utilisé pour créer la double contrainte, il est coincé. Si l’étudiant se lève et attrape le bâton, commence à chanter, ramasse son propre bâton et fait semblant de « combattre l’épée », etc., il ou elle a transcendé le double lien et a changé le contexte de la relation. » (Lu ici)

 

- Pigé ? Ce qu’il faut ce n’est pas lutter contre la pollution par la dépollution. Il faut inventer une nouvelle procédure – comme absorber le CO2 tout en diffusant un aérosol de poussières non toxiques, ou de modifier la couleur de l’air…

samedi 13 avril 2024

Comment qu’tu causes ! – Chronique du 14 avril

Bonjour-bonjour

 

La valeur républicaine la mieux établie est sans doute l’égalité – et en particulier l’égalité des chances : que, dès leur plus jeune âge, tous les enfants soient sur la même ligne de départ, quel que soit leur milieu social et le degré d’éducation de leurs parents.

C’est ainsi que l’acquisition du langage est particulièrement scrutée : parmi les acquis légués à leurs enfants par les parents il y a l’apprentissage du langage, d'où proviennent justement des différences importantes de potentiel entre les enfants de milieux différents. Dans la mesure où l’école est supposée combler le déficit de niveau culturel et social pour rétablir l’égalité, il est donc important de bien connaitre la nature de ce décalage.

On lira cet article en ligne qui détaille ces principaux critères d’évaluation, dont je ne reprendrai que quelques aspects frappants.

 

Concernant le langage, l’étude des inégalités dans la petite enfance suppose non seulement d’évaluer la « qualité » linguistique des discours selon des critères comme la richesse du vocabulaire ou le degré de correction grammaticale et syntaxique mais aussi d’envisager le rapport au langage, c’est-à-dire la manière d’utiliser le langage. 

Deux rapports au langage s’opposent. 

* Le premier consiste à traiter le langage en lui-même, comme un objet autonome qui peut être manipulé indépendamment du contexte d’énonciation. On l’a deviné : c’est ce type de rapport au langage que les enfants des milieux favorisés dominent aisément.

* Le deuxième rapport au langage, qualifié de pragmatique, revient à utiliser le langage de manière pratique, pour faire des choses dans des contextes spécifiques. On aura reconnu ce qui caractérise le type de langage usité dans les classes populaires. (D’après l’article cité)

 

Or c’est le premier rapport au langage, qualifié de réflexif, qui est fortement valorisé dans l’ensemble des institutions de la société et tout particulièrement dans le cadre scolaire : on retrouve ici l’injustice commise par les élites qui consiste à retenir comme critère de sélection ce que leurs familles transmettent à leurs enfants et auquel les enfants des autres classes n’ont pas accès (1). 

J’ajouterai que demander à l’école de combler ce retard est vu par les familles des milieux populaires contre-productifs et donc inutile. Ce que ces classes demandent à l’école c’est précisément ce que les enfants des classes aisées n’ont pas besoin d’apprendre parce que tout dans leur vie quotidienne les a habitués à le dominer. 

Et après, comment les petits bourgeois apprennent-ils à performer ? 

- En développant leur imagination ! C’est particulièrement évident lorsque les parents sélectionnent les livres proposés à leurs enfants : aux petits des classes populaires, les livres pédagogiques ; aux autres les livres qui font rêver.

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(1) On retrouve ici des faits détaillés par Bourdieu et Passeron dans leur livre consacré aux Héritiers (1964)

vendredi 12 avril 2024

Le violeur à la trottinette : il a tout pour plaire – Chronique du 13 avril

Bonjour-bonjour

 

Voici un fait divers qui va nous reposer les neurones qui sont proches du court-circuit en raison de l’actualité mortifère de ces jours-ci.

Il s’agit du violeur en série de Grenoble, identifié grâce à son ADN et dont l’originalité est de se déplacer en trottinette électrique. Ce qui lui vaut le surnom de « violeur à la trottinette » qui n’est pas sans rappeler la Bande à Bonnot, jadis nommée « Les bandits en auto » en raison des puissantes voitures qu’ils utilisaient pour commettre leurs hold-ups, à une époque où les agents de police ne se déplaçaient qu’en vélo.

 

 

Vu ici

 

Mais l’essentiel n’est pas là. A Grenoble, tout le monde se dit surpris. Certains de ses amis ont dit « Oh, mais on le connaît ! C’est vraiment un mec lambda, proche de sa mère, de sa sœur. Il a une copine, ça nous a extrêmement choqués, elle est très amoureuse de lui, ça faisait longtemps qu’ils étaient ensemble ». Un commerçant qui connaît bien Milan (= le violeur présumé) et toute sa famille a surenchéri : « C’était un sacré travailleur, beau gosse en plus ! Donc bon, on se dit qu’il n’avait pas de raison à faire des choses de ce genre… ». (Lu ici)

Alors, on est habitué à l’extrême normalité de certains agresseurs et assassins : c’est même une caractéristique bien connue des pervers que de se fondre dans la masse des « gens normaux ». Mais ici, on souligne le fait que ce jeune homme « n’avait pas besoin de violer » pour calmer sa libido. Beau gosse, bien intégré et apparemment bien dans sa peau, il avait tout pour plaire et s’il avait eu besoin de changer de partenaire il n’aurait sans doute pas eu beaucoup de mal pour la trouver.

Seulement voilà - le violeur à la trottinette avait besoin d’autre chose : il avait besoin de violer, ce qui montre que c’est une bévue de croire que ces gens sont des frustrés en panne de partenaire. 


- Allons plus loin : inutile de réfléchir bien longtemps pour constater que le viol n’est que le passage à la limite du rapport sexuel. C’est qu’en effet le coït traite le/la partenaire comme un objet et cela non seulement dans l’espèce humaine, mais aussi chez nombre d’animaux.


 

Cliché Gérard David

 

... Seulement voilà : le propre de la civilisation est de dépasser la nature et comme le disait Platon, si un seul déroge à cette règle on devra l’éliminer impitoyablement. C’est ainsi que, dans le Protagoras (321c), Zeus s’adresse en ces termes à Hermès :  « Établis en outre en mon nom cette loi que tout homme incapable de pudeur et de justice sera exterminé comme un fléau de la société ».

jeudi 11 avril 2024

L’art à tout prix – Chronique du 12 avril

Bonjour-bonjour

 

La nouvelle du jour : « Souhaitant révéler son travail au public, un salarié de la Pinacothèque d’Art moderne de Munich y a accroché clandestinement l’une de ses œuvres.

 Si le personnel du musée s’est rapidement aperçu de la supercherie, « décision a été prise de garder le tableau exposé pendant que la galerie était ouverte et de le retirer après l'heure de fermeture à 18 heures », a déclaré un porte-parole de l’institution bavaroise au Guardian.

Qui a ajouté que le tableau mesurant 60 centimètres sur 120 « n’a reçu aucun retour positif des visiteurs ». (Lu ici)

A cette occasion on apprend que ce geste n’est pas isolé et que dans de nombreux musées des inconnus sont venus accrocher subrepticement leurs œuvres à côté des chefs-d’œuvres.

Selon moi, il s’agit certes d’un besoin de reconnaissance, mais sans doute aussi de la volonté de montrer que l’œuvre d’art dépend de la reconnaissance du public – qui elle-même dépend de l’exposition dans un lieu reconnu comme autorité.

Retour de balancier de l’histoire : alors que, dans les années 70 on méprisait ouvertement les musées dénoncés comme lieu de mort pour l’art, qui pour être vivant doit être sans cesse nourri de la jeunesse et de la nouveauté – voici qu’aujourd’hui il n’y a pas de vie pour l’œuvre en dehors de l’exposition dans un lieu faisant autorité.

L’autorité : voilà le mot à la mode, et voilà ce qui anime notre époque. À l’École, dans les débats parlementaires, ou dans la rue, c’est son absence qui fait scandale et qui nourrit le sentiment d’insécurité qui porte la vie politique. On voit bien que la vie artistique suit le même chemin, et comme l’autorité ne saurait être in fine incarnée seulement par les musées, les quels dépendent des subventions publiques ou privées, c’est l’argent qui est la source de cette hégémonie. L’œuvre d’art dépend donc elle aussi de cette reconnaissance – je veux dire du nombre de zéros sur le chèque.

mercredi 10 avril 2024

Etienne Klein et le boson de Higgs – Chronique du 11 avril

Bonjour-bonjour

 

Il n’y a pas à dire : la vulgarisation scientifique, c’est une affaire de poésie. Oui, de poésie, parce que sans elle, il serait impossible de faire imaginer à un public non spécialiste des notions de la microphysique telles que les interaction entre les particules.

C’est ce que fait brillamment Etienne Klein dans cet article, à propos du boson de Higgs, à qui nous devons la découverte de l’origine de la masse, à l’occasion du décès de celui-ci à l’âge de 94 ans, survenu mardi dernier. Paix à son âme.

- Il s’agit donc de faire comprendre l’origine de la masse des particules (et in fine celle de notre propre corps, ainsi que des objets qui nous entourent) : à quoi les « briques élémentaires » que sont les particules doivent-elles d’avoir une masse ? C’était ce à quoi répondait l’intuition de Peter Higgs.

Rejetant la réponse superficielle : « parce qu’elles sont massives » (comme autrefois on parlait de la vertu dormitive de l’opium, oubliant l’analyse des propriétés chimiques du produit), Etienne Klein met en relief une réponse absolument enrichissante pour nous : la masse n’est pas une propriété substantielle, liée à la nature même des choses, mais elle est secondaire, entendez qu’elle résulte d’une interaction avec le milieu.

L’essentiel est dit, mais il reste à faire comprendre comment la chose se produit. Usant d’une expérience fort triviale, comme le fait de lancer une balle qui entraine une réaction sur le « propulseur » (un peu comme le recul de l’arme à feu sur la main qui la tient), il nous permet de saisir que partout dans l’univers existe un milieu générateur d’une telle réaction.

- Cette image est  poétique dans la mesure où elle libère notre imagination nous permettant alors de saisir comment toutes les particules sont, comme les photons, dépourvues de masse, mais que c'est leur interaction avec le « champ quantique » – entendez avec le milieu – qui entraine (ou non) l’apparition d’une masse. 

 

- Alors certes, avec ce « champ quantique », on touche aux limites de la vulgarisation, qui est de faire comprendre cette propriété du « vide quantique ». Mais on a déjà saisi l’essentiel : il existe une particule subatomique qui entraine cette interaction que nous découvrons avec la masse. A partir de là on peut commencer à distinguer la différence entre les propriétés « ontologiques » de la matière, et celles qui résultent de leur interférence, ce qui n’est pas sans intérêt pour notre compréhension du monde et de nous-mêmes.

Ce qui n’est pas rien.

mardi 9 avril 2024

Marion au secours, Marine revient ! – Chronique du 10 avril


La lecture de ce Post est déconseillée aux dépressifs.

 

Bonjour-bonjour

 

Ce matin j’ouvre mon journal électronique et qu’est-ce que je lis ? Que le Ministre Stanislas Guerini a déclaré : « Je veux qu'on lève le tabou du licenciement dans la Fonction publique.  Si le fonctionnaire est titulaire de son grade, il n'est pas pour autant propriétaire de son emploi. ». (Lire ici)

Voilà – On réclame l’élargissement de la palette de sanctions des fonctionnaires face à une « insuffisance professionnelle » jusqu’au licenciement pour insuffisance professionnelle, rappelant ainsi les mesures recommandées pour punir les chômeurs, les patients indélicats lors des rendez-vous médicaux, les élèves indisciplinés etc. On est bien dans l’esprit du moment, qui veut de la sanction, de l’autorité et s’il le faut de la violence. A quand le rétablissement de la peine de mort pour les assassins de policiers ? 

- Par contre l’inefficacité des fonctionnaires, légendaire dans les années 60, était devenue peu à peu inaudible – tout juste un running gag ringard des Chevaliers du fiel. Que se passe-t-il donc ?

L’impression est que l’exécutif est soucieux de réanimer le thème de l’autorité de l’État, voire même celui de l’autorité tout court, comme s’il était à la course avec la plus extrême des droites pour mettre au centre du débat public ses fétiches nauséabonds.

Vous pigez ? Non ? C’est « Marion au secours, Marine revient ! » : casser encore une fois la droite pour gagner au centre. Fortiche, non ? 

--> Manœuvres bassement politiciennes ? Et alors ? Il n’y a que le résultat qui compte. La politique est un jeu comme un autre : ses règles doivent être acceptées car elles n’ont de compte à rendre qu’à la possibilité de jouer. Le bluff est nécessaire pour jouer au poker et tout le monde s’en contente. Pourquoi le refuser aux politiques ? Imposer la transparences et la vérité ? Le respect des citoyens et leurs droits à décider qui élire en connaissance de cause ? 

Pfuittt ! encore des règles du jeu et rien de plus.

Et si vous n’aimez pas, vous n’avez qu’à aller à la pêche à la ligne les jours d’élection.

lundi 8 avril 2024

Prof : le dernier kilomètre – Chronique du 9 avril

Bonjour-bonjour

 

Valérie Rialland conseillère départementale LR du Var et professeure en lycée ironise sur les proposition de Nicole Belloubet concernant le recrutement des professeurs : « Pourquoi ne pas demander à Bert le ramoneur de devenir enseignant ? »

 


Extrait du film Marry Poppins

 

« Bert le ramoneur, pour ceux qui n'ont pas la référence, est l'acolyte de Marry Poppins qui vend des parapluies quand il pleut, des marrons quand il fait froid, et ramone les cheminées entre deux. /…/ La profession de ramoneur-vendeur-de-parapluies-et-de-marrons est parfaitement respectable, mais décider de baisser le seuil d'entrée, le niveau de diplôme minimal, pour pouvoir devenir professeur, et ouvrir le métier aux quatre vents, l'est beaucoup moins » ajoute notre conseillère (Lire ici)

 

- Bien sûr une telle chose n’est pas proposée, puisque si, effectivement, le concours pour devenir prof se passait à bac + 3 (au lieu de bac + 5 comme aujourd’hui) en revanche le futur enseignant aurait encore 2 ans de formation pour devenir définitivement prof, à bac + 5 donc. Mais retenons l’idée : pour devenir prof, il faut une solide formation dans la discipline enseignée. Oui, mais « pas que », vu qu’on a l’habitude de voir des néo-agrégés de littérature se crasher devant la classe de 4ème du collège Youri Gagarine de Trappes où il/elle vient d’être nommé/e/. N’y aurait-il pas aussi un talent pour enseigner sans lequel l’exercice de ce métier deviendrait improbable ? J’ai connu un jeune prof stagiaire de philo qui avait écopé d’une classe d’enseignement technique dont personne n’avait voulu. Et pourtant ! Peu après le prof-tuteur qui avait en charge son suivi m’avait dit : « Je ne sais pas comment il fait » ; il venait de rentrer dans sa classe, le trouvant assis sur le bureau et dialoguant avec ses 35 potaches. « Moi, ajoutait-il je ne saurais pas faire : je n’ai rien à lui apprendre »

 

--> Il en va du métier d’enseignant comme du métier d’infirmière : une part importante de l’enseignement, et en particulier tout ce qui permet de le faire entendre par des élèves dépend de la personnalité. Clemenceau disait : « On n’enseigne pas ce qu’on sait, on enseigne ce qu’on est. »

J’entends bien que la science pédagogique vient au secours de l’enseignant et que, même Bert-le-petit-ramoneur pourrait l’apprendre.

Mais même dans l’hypothèse où cette science donnerait au jeune prof des armes pour faire son métier il n’en reste pas moins qu’in fine c’est bien lui, avec sa voix de tête, son gros nez et sa silhouette bizarre qui va venir devant la classe pour faire entendre son message. 

C’est exactement comme le dernier kilomètre en logistique : c’est peu de chose, mais sans lui, rien ne passe.