lundi 5 octobre 2026

Votre vie sur ordonnance – Chronique du 6 octobre

Bonjour-bonjour

 

Jean-Pierre Changeux, l’auteur de L'Homme neuronal paru en 1983, doit être bien réjoui aujourd’hui à la lecture de la liste des prix Nobel de médecine qui a été décerné à trois chercheurs, Peter Hegemann, Georg Nagel et Karl Deisseroth, qui ont trouvé une méthode pour montrer comment les cellules nerveuses façonnent les souvenirs, les émotions et les comportements dans le cerveau.


« Comprendre comment le cerveau forme les souvenirs, les émotions et les comportements est depuis longtemps un rêve pour les chercheurs », a souligné le comité Nobel sur X en récompensant les chercheurs distingués cette année. Ce trio a été récompensé pour des travaux – entre autre –  sur l’optogénétique, une méthode qui permet de montrer comment les cellules nerveuses façonnent les souvenirs, les émotions et les comportements dans le cerveau. »

 

- Toujours bouleversés par les prouesses de l’IA, machine qui pourrait nous prouver que nous ne sommes pas grand-chose à côté d’elle, nous avions tendance à oublier l’essentiel : nous sommes, nous-mêmes, des machines qui obéissent à des mécanismes propres à la biochimie.

Amoureux fou ? Un peu d’ocytocine dans les veines, et vous voilà raide dingue de la gentille collègue de travail – à moins que ce ne soit du livreur de pizza. En rage d’avoir loupé votre tram ? Là c’est un excès de cortisol. Globalement trop émotif : surveillez votre taux de sérotonine.

Bref : nous voilà usine chimique – attendez un peu que les big-Pharma s’occupent de ça : votre vie entière sur ordonnance.




dimanche 4 octobre 2026

De la barbarie ordinaire – Chronique du 5 octobre

Bonjour-bonjour

 

Les faits : jeudi, sur la place du 4 septembre, dans le VIIe arrondissement de Marseille, aux abords du lycée Colbert, une femme a été brûlée au 1er degré au visage par un lance-flamme artisanal alors qu’elle s’interposait pour empêcher la destruction d’un abribus en marge de violences lycéennes. Un mineur de quinze ans et demi, « a été déféré en vue de sa mise en examen par un juge d’instruction du chef d’acte de barbarie », précise le parquet de Marseille dans un communiqué. Cet élève de seconde « service d’aide à la personne », a été placé en garde à vue, reconnaissant immédiatement les faits et, en « saisissant la portée, exprimait de profonds regrets. /.../ Il est visé par une enquête ouverte par le parquet de Marseille pour « violences volontaires ayant entraîné une Incapacité totale de travail (ITT) inférieure ou égale à huit jours, avec trois circonstances aggravantes, avec arme, en réunion, et visage dissimulé. » (ref. citée) 

Ce jeune homme a donc enflammé le spray d’une bombe aérosol et s’en est servi pour brûler au visage une femme qui tentait d’empêcher la destruction d’un abribus : cet « acte de barbarie » pour reprendre l’incrimination dont il est l’objet, laisse sans voix, et donc de sens.

- Cette cruauté indicible tire pourtant sa signification de là : elle est ce qui n’a aucune signification. Voyons Clément Rosset qui nous explique que la réalité est profondément « cruelle » pour l'esprit humain parce qu'elle répond à ce qu'il appelle le principe de réalité suffisante. Il n’y a pas d’arrière-monde et pas de transcendance : nul lieu au quel se référer pour trouver du sens. Le loup dévore l’agneau parce qu’il est un loup – et aucune volonté n’est là pour l’expliquer. Il croquera la bergère le cas échéant. 

- Cet absolu peut-il fonctionner chez l’être humain ? Ne sommes-nous pas pétris de désirs, toujours à l’affût d’une joie supplémentaire ? Par exemple, dans la nature l’Homme dirait : « J’ai une bombe aérosol ; et puis voici une femme ; je vais la défigurer, parce que je le peux. » Mais devenu civilisé, le même dirait : « Je peux défigurer cette femme et en plus, ça me fait plaisir. »

- Conclusion que les afficionados de la corrida auront du mal à réfuter.




samedi 3 octobre 2026

Messieurs : ce que vous devez faire pour séduire les dames – Chronique du 4 octobre

Bonjour-bonjour

 

On apprenait ces jours-ci qu’une visiteuse de prison avait été surprise en plein ébat sexuel avec Cédric Jubillar au parloir de sa prison près de Toulouse. L’intérêt de cette situation porte sur la nature de l’attrait que ces criminels peuvent exercer sur des femmes, sachant que ce phénomène est assez courant.

Cet article récemment publié expose la thèse de Freud sur le sujet : « Il y a selon lui une attirance pour les criminels en général. En 1914, quand il écrit son Introduction au narcissisme, Freud dit que, souvent, on aime des personnes narcissiques parce qu’elles ont une certaine inaccessibilité. Et dans la liste qu’il donne, il met les humoristes et les grands criminels. »

Et d’expliquer que l’inaccessibilité provoque une idéalisation proche de l’amour, en particulier lorsqu’il concerne des criminels coupables de féminicide – supposé être la preuve que le criminel est un homme amoureux.

A noter que le crime fait partie de ce qui attire les femmes – du moins celles qui deviennent amoureuses des criminels qu’elles approchent – et qu’importe qu’elles soient d’éventuelles victimes de ces criminels ? On sait que Landru était très populaire auprès des femmes du temps de son procès.

 

 

Reportage édité au Cherche Midi

 

Vous l’aurez compris : ces fait divers alimentent le patriarcat qui considère les femmes comme attirée par nature par les hommes qui les dominent. Ce qui arrive en effet sous le coup de données pathologiques ; on aurait sans doute la même observation avec des hommes soumis intégralement à l’autorité tyrannique d’un chef 

- Autorité et idéalisation : l’armée et la religion nous donnent d’excellents exemples de telles soumissions. Cette fois il ne s’agit plus d’humoristes et de criminels, mais de prêtres et de capitaines. E les victimes ne sont pas des femmes névrosées, mais des hommes virils.

vendredi 2 octobre 2026

Violence légitime et violence sauvage – Chronique du 3 octobre

Bonjour-bonjour

 

A chaque fois que des émeutes de rues se développent, la presse regorge d’expressions mettant en jeu l’idée de « violence légitime » déléguée par l’État aux forces de police – en réponse à la « violence sauvage » des « casseurs » dont le seul objectif parait être de détruire le bien commun.

 

 


A Paris, lors de la manifestation du 1er mai 2019.

Benjamin Girette – Le « Monde »

 

« L’État est cette communauté humaine qui, /…/ revendique le monopole de la violence physique légitime » : cette formule venue de Max Weber suppose-t-elle que l’État puisse inconditionnellement utiliser la force, sous prétexte qu’elle a été acceptée lors de sa formation ?

Un petit retour en arrière : 

- Catherine Colliot-Thélène, traductrice de l'ouvrage Le Savant et le Politique rappelle que

Thomas Hobbes a développé en 1651, dans son ouvrage « Le Léviathan », l'idée selon laquelle les hommes, dans un « état de nature » originel ont cherché uniquement à survivre en ne pensant qu'à une chose : défendre leurs intérêts personnels. Afin d'éviter que se réalise la maxime « l'homme est un loup pour l'homme », il leur est apparu nécessaire qu'une instance supérieure soit chargée de pacifier la société, par la violence s'il le faut.

C’est dans ce contexte que Max Weber définit l’État par le monopole de la violence légitime. « C’est le succès de cette revendication qui constitue sa légitimité, c’est-à-dire le fait que ce monopole soit peu ou prou reconnu par l’ensemble des individus et des groupements inclus dans le territoire sur lequel l’État prétend avoir autorité » (source Wikipédia)

 

- La violence légitime ne signifie donc pas qu’elle soit « juste », mais seulement qu’elle soit acceptée à l’exclusion des autres sources de la violence, comme celles qui seraient le fait des membres de communauté diverses. C'est alors qu'on a vu parfois dans l’État un organisme sacralisé qui rendrait sa violence inconditionnelle.

Or, ce n’est pas la thèse que défend Weber. Selon lui, la notion d’État se définit par une caractéristique essentielle – à savoir que « l'État est un groupement politique, défini comme légitime dès lors que sa revendication d'être le seul à avoir le droit de mettre en œuvre, lui-même ou par délégation, la violence physique sur son territoire, est acceptée même tacitement par sa population. » (Ref. citée)

--> L’acceptation de la légitimité de la violence implique que l’idée du contrat social si décriée qu’elle soit, survit encore de nos jours puisqu’il ne s’agit pas certes pas de dire qu’elle soit juste, mais bien qu’elle soit l’objet d’un consensus. C’est d’ailleurs cela qui vole en éclat lorsque les manifestants mettent la violence des policiers au même niveau que les violences des manifestants.

 

- Parler de violence légitime, c’est en quelque sorte parler pour ne rien dire, ou si peu : la police est missionnée pour empêcher la violence de rue – ce qui est une banalité. Mais gare à qui voudrait sacraliser cette forme de violence : il courrait le risque de devoir se soumettre à n’importe quel arbitraire. 

jeudi 1 octobre 2026

Affaire Bardella : la question de l’avatar – Chronique du 2 octobre

Bonjour-bonjour

 

L’affaire Jordan Bardella, du nom du jeune président du RN accusé d’avoir entretenu il y a plus de dix ans une correspondance où il manifestait ses engagements antisémites, en est au stade de la vérification de preuves. Car la charge de la preuve est du côté de l’accusateur, Médiapart en l’occurrence, qui établit, grâce aux archives de Meta, que ces mails ont bien été émis depuis une boite appartenant au jeune Jordan.

La défense consiste alors à nier la robustesse de cette preuve : « Qui prouve que c’est bien Jordan Bardella et non un individu inconnu et mal intentionné qui a envoyé ces messages ? »

- Autrement dit, il y a douze ans un individu s’est fait passer par le jeune Jordan, alors strictement inconnu et qui en était alors au stade de l’apprentissage (comme il le décrit lui-même dans son autobiographie), qui aurait réussi à utiliser ce moyen de communication pour nuire le moment venu au futur Président du Rassemblement national. On imagine alors qu’existe un avatar créé de toute pièce pour simuler des agissements imaginaires.

Les soutien de monsieur Bardella triomphent alors : « Puisque ça a pu être totalement inventé, alors c’est sûr : ça ne prouve rien » 

Et ce serait vrai sauf dans une démarche judicaire qui distingue entre vérité et preuve : la preuve juridique ne se confond pas nécessairement avec la vérité absolue dans la mesure où le juge ne dispose généralement pas d'un accès direct à « ce qui s'est réellement passé » - et notons que c’est bien le cas ici. Il doit reconstruire les faits à partir d'éléments soumis au débat judiciaire, qui fonctionne sur la distinction vérité/preuve : « La vérité est ce qui s'est réellement passé ; la preuve est ce qui permet juridiquement d'établir que cela s'est passé. » (Source GPT)

Autrement dit c’est cette reconstruction qui peut et doit être faite. Les défenseurs du RN veulent autre chose : qu’on ait la preuve matérielle « directe », en quelque sorte un enregistrement infalsifiable son/image de Jordan Bardella âgé de 17 ans et proférant ses atrocités antisémites.

Bien sûr on n’aura jamais accès à de tels documents, mais seulement à leur décalque. Le RN aura alors toujours le pouvoir de refuser d’accepter de telles archives ; sauf qu’il aura du mal faire admettre que la démarche établissant leur existence n’a pas lieu d’être.

mercredi 30 septembre 2026

Anéantir la machine à bip-bip – Chronique du 1er octobre

Bonjour-bonjour

 

Les « aides à la conduite » se multiplient dans les voitures neuves sous l’effet notamment de la réglementation européenne. Dès que nous sommes en voiture, le Commission européenne nous oblige à avoir un contrôleur sur le dos qui se met à émettre des bip-bips dès que nous enfreignons certaines règles : avertissement sonore de survitesse, le maintien dans la voie, la détection de somnolence, la surveillance de l’attention du conducteur, la reconnaissance des panneaux, la détection d’obstacles en marche arrière, mais aussi le freinage automatique d’urgence. (Lu ici)

Dans le même temps chez Dacia, il a été prévu de couper tous ces bips grâce à un « bouton magique », qui permet de désactiver ces avertissement « C’est même le bouton le plus utilisé dans nos voitures » selon Katrin Adt, directrice générale de Dacia.



"Le bouton le plus utilisé dans nos voitures est ce que nous appelons le 'bouton magique', qui permet de couper tous les bips"


- Attention toutefois à ne pas contrevenir aux interdictions de désactivation (car elles existent) : pour l’adaptation intelligente de la vitesse, par exemple, le règlement européen prévoit explicitement qu’« il doit être possible de désactiver le système », mais cette désactivation n’est pas permanente : « Le système de contrôle automatique doit retrouver son fonctionnement normal à chaque nouvelle activation du véhicule. » (Art. cité) (Ajoutons que les préfets ont depuis le 1er novembre 2021 le pouvoir d’obliger les applis à masquer leurs messages d’alerte de contrôle : le conducteur ne peut donc plus bénéficier des avertissements venus de conducteurs arrivant en sens inverse.)

Bref, nous voilà revenus à l’époque des pions qui surveillaient les potaches afin qu’ils ne se livrent pas à des activités défendues. Seulement ici ce ne sont plus des humains mais des machines incorruptibles et infatigables – au point qu’il a fallu prévoir la suppression de leur vigilance !


Voilà donc ce qui doit nous interpeller : notre besoin de contourner les contrôles est fondamentalement lié à notre espèce, et nous en empêcher entraine des perturbations graves dans notre vie. L’existence de machines qui anéantissent toute possibilité de désobéir est insupportable : du temps de la surveillance humaine, la défaillance du contrôle était inéluctable : il suffisait d’être patient et on pouvait profiter d’un moment d’inattention. Mais c’est devenu impossible avec des machines : le désespoir des usagers de telles voitures risquerait d’en empêcher l’usage, chose incompatible avec l’intérêt économique de l’entreprise. D’où l’autorisation de désobéir, comme si l’organisme de contrôle disait : « Je vous permets de vous émanciper de mon contrôle, mais sachez que ce n’est que pour une seule fois » Un peu comme le prisonnier qui bénéficie d’une permission de sortie, mais qui doit revenir dormir en prison.


mardi 29 septembre 2026

La vie à qui perd gagne – Chronique du 30 septembre

Bonjour-bonjour

 

Les entreprises qui cherchent à engager des jeunes, ceux dont on dit qu’ils font partie de la « Gen – Z » (La génération Z ou "Gen Z" est l'ensemble des personnes nées entre le milieu des années 1990 et le début des années 2010) ont le plus grand mal à le faire sauf si elles expliquent quel est leur impact sur le milieu et si elles proposent en même temps à ces jeunes gens « équilibre, télétravail, flexibilité ». (Lu ici) Ce qui confirme ce qu’on devinait, à savoir que le travail n’est plus un pourvoyeur de ressources au quel on sacrifie tout, y compris sa santé. Hier les quinquas expliquaient qu’à leur âge on se prépare a avoir plusieurs infarctus. Aujourd’hui, mon médecin généraliste donne des rendez-vous à une semaine, gardant du temps libre pour sa vie famille.

 


On a dit que tout cela traduisait une exigence de sens : les gens ne veulent plus sacrifier leur vie à gagner de quoi en jouir : ils veulent aussi se consacrer à quelque chose de « plus grand qu’eux » – que ce soit dans leur travail ou en dehors.

Au fond il n’est pas si étonnant de voir prise cette inflexion : n’est-ce pas ce que les jeunes de mai-68 voulaient en réclamant le droit de « jouir sans entraves » ? Alors certes, ils ont voulu y parvenir par l’argent ; mais ils finissent par voir qu’il est absurde de perdre a vie à la gagner.

Aujourd’hui on gagne sa vie en évitant de la perdre an travaillant.