dimanche 9 janvier 2022

La liberté dans l’obéissance – Chronique du 10 janvier

Bonjour-bonjour

 

Depuis mardi dernier, date de la désormais célèbre prise de parole du Président, la liberté compatible ou non avec l’obligation du pass vaccinal est dans tous les esprits. Le Président lui-même y est revenu deux jours plus tard en ajoutant quelques commentaires qu’on croirait puisés dans un cours inaugural de philosophie sur la liberté civile. Un exemple ? Rousseau : suivant lui la liberté des hommes dans la nature est de jouir de l’indépendance pour préserver leur existence, seule loi à laquelle ils soient tenus. Leur faiblesse face aux dangers du milieu naturel les conduits à former une société de collaboration et de défense mutuelle. Sous réserve d’égalité devant la loi et à condition que celle-ci soit exclusivement l’expression de la volonté générale, alors cette liberté naturelle conserve ses prérogatives originelles quand bien même elle serait dans l’obligation de lui obéir. (1)

 

- Mieux même : "Quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps /social/, ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre" écrit Rousseau (Contrat social, ch. 7). Comment ne pas voir là une réponse anticipée aux indignations de la rue ? Mais, s’il est vrai que la liberté naturelle (libre arbitre) ne puisse exister que sous une forme limitée dans la liberté civile et à condition que ces limites soient conformes à ce que nous en avons dit plus haut - alors oui : en contraignant les hommes à obéir à ce que leur libre volonté devrait vouloir on les force à être libres.

On devine que l’application de ce principe devrait réjouir tous les despotes de la terre : pouvoir imposer leur volonté comme si elle était aussi la volonté du peuple et donc celle de chaque citoyen, voilà qui est bon ! Trucage, manipulation et lavage de cervelle : trop facile de détourner le principe rousseauiste pour en faire un instrument de destruction de liberté.

 

- Mais il y a plus : supposons un instant que de tels détournements n’aient pas lieu, mais que l’autorité de la loi démocratiquement établie soit imposée. Après tout, la dictature du prolétariat a bien eu lieu à ciel ouvert – dans le sens où les membres du soviet suprême étaient régulièrement élus et leurs délibérations rendues publiques : la censure est quand même à chaque coin de rue et le goulag pas loin non plus. Mais  avec Rousseau déjà le ver était dans le fruit : selon lui, la liberté ne doit se déterminer à choisir que de façon rationnelle. Or rien dans l’homme n’est strictement rationnel, pas même peut-être les démonstrations d’un mathématicien : que savons-nous des pensées de Pythagore au moment où il découvre sa célèbre relation géométrique ? Et lorsque nous choisissons de nous faire vacciner, certes, nous pensons au bien de nos voisins en même temps qu'à notre propre protection. Oui, mais : si c’est le bien du voisin qui nous motive, pourquoi sommes-nous plus sensibles à sa santé qu’à ses peines de cœur ou au bonheur de sa femme ?  

Concluons que la contrainte reste ce qu’elle est : une privation de liberté ; mais pour y voir plus clair, distinguons entre les privations destructrices de liberté et celles auxquelles on pourrait consentir – de là à dire qu’on le devrait, il n’y a qu’un pas.

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(1) "Pour Rousseau, la liberté de l’homme est strictement une liberté d’indépendance. Ma volonté ne me lie à personne d’autre. Je fais ce que je veux à une condition près, c’est que je le puisse. Ce qui fait que cette liberté « formellement d’indépendance infinie » est réellement restreinte. Cette liberté d’indépendance je l’ai perdue à partir du moment où je vis en société puisque je suis lié par des liens de dépendance mais surtout par des liens d’obligation à commencer par avoir accepté d’obéir à des lois. À partir de là, je vais gagner trois sortes de libertés en rentrant dans l’ordre civil : la liberté politique (n’être soumis à aucune volonté que la volonté générale et pouvoir contribuer à sa définition), la liberté civile (la société me protège ainsi que mes biens et me garantit de pouvoir faire tout ce que la loi n’interdit pas) et la liberté morale (le fait que ce je fais, je le fais par une décision volontaire)."      

Bruno Bernardi

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