dimanche 6 septembre 2020

Claude Lévi-Strauss et la fin du bricolage – Chronique du 7 septembre

Bonjour-bonjour

 

J’entends parfois des critiques assez fines de l’informatique telle qu’elle se développe actuellement avec les smartphones de dernière génération. En particulier celle-ci, qu’il est devenu impossible de remanier les programmes utilisés, et qu’à part d’être un hacker, l’usage de ces machines reste canalisé dans les « applis ». Plus jamais de ces « bidouillages » dont se révélaient friands nos jeunes il y a 15 ans, non que les machines aient évoluées radicalement, mais parce que les seules qui soient aujourd’hui aisées à utiliser sont parfaitement lisses et inaccessibles à ce genre de tentatives.

- Je me demande si cette évolution n’est pas la marque d’une évolution beaucoup plus généralisée : je veux parler de la disparition du bricolage.

Certes, les activités manuelles autres que « loisirs-créatifs » font encore florès, que les magasins de bricolage restent des enseignes actives, sans parler des meubles Ikéa dont le montage mobilise des ressources telles que l’espèce sapiens parait un peu limitée : l’évolution vers un super-sapiens-Ikéasensis parait très nécessaire.

 

Mais trêve de plaisanterie. Réfléchissons à ce qu’est essentiellement le bricolage, et pour cela tournons-nous vers le « philosophe-anthropologue » du bricolage, je veux dire Claude Lévi-Strauss. On lira son analyse dans La pensée sauvage (voir ici), mais retenons déjà que pour lui cette activité mobilise des matériaux et des outils qui sont inappropriés pour les tâches que le bricoleur accomplit : bouchons de liège, bout de bois, bout d’allumettes, etc.. ces éléments nous dit Lévi-Strauss sont recueillis ou conservés par le bricoleur en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». ; quant aux outils le même flou existe avec ces tournevis transformés en leviers, burins, perforateurs, etc

Aujourd’hui les outils sont tellement spécialisés que pour deux tâches très voisines comme la peinture de différents supports, ou le découpage du bois, les outils sont différenciés et conformément à la société de consommation, leur achat constitue une part non négligeable d’un budget de bricoleur. Bien entendu les matériaux sont également hyper-spécialisés, et leur utilisation est régie parfois par des décrets impliquant le respect de règles d’usage très stricte.

Bref, l’activité dite « de bricolage » est aux antipodes de ce qu’elle a été depuis toujours, en tout cas depuis les chasseurs-cueilleurs qui, d’un animal tiraient tout ce dont ils avaient besoin, non seulement pour se nourrir, mais pour se protéger du froid, s’abriter, coudre des peaux avec des aiguilles faites d’arêtes de poisson, de fil tiré des tendons, de colle obtenue par leur dilution… que sais-je encore ? En tout cas, on aurait beaucoup étonné l’homme de La Chapelle aux saints si on lui avait dit que le progrès allait vers la création de Castorama.

 


 
Le progrès justement tel qu’il se concrétise aujourd’hui va vers toujours moins d’effort, moins d’invention, moins d’initiative et finalement moins de liberté.

Mais ça, ce n’est pas un scoop.

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