vendredi 26 mars 2021

Le livre est-il essentiel ? – Chronique du 27 mars

Bonjour-bonjour

 

A l’heure où l’adjectif « essentiel » est employé dès qu’on évoque les commerces qui peuvent rester ouverts en période de confinement, la question qui vient à tous les esprits est la suivante : « Qu’est-ce qui est essentiel, et qu’est-ce qui ne l’est pas ? » C’est en profitant de ce flou que les libraires ont pu obtenir l’autorisation d’ouverture durant cette période, car on a convenu que le livre était essentiel – du coup les cinémas et tous les lieux de culture ont clamé qu’ils l’étaient eux aussi.

 

Alors on est allé voir les philosophes pour les sonder à ce sujet. Chez eux en effet l’essence et l’accident ne sont pas des termes qui appartiennent au monde de l’automobile mais des vocables techniques utilisés depuis Aristote. Dans les cours de philo, on  utilise généralement cette formule pour expliquer la différence entre l’essence et l’accident : « Selon Aristote, l'homme est par essence un animal raisonnable, mais il est accidentellement un bipède sans plume. » (Lire ici) (1) 

Pour l'être humain, lire un livre serait aussi accidentel que d'être un "bipède déplumé"

- Qu’est-ce que c’est que ce galimatias ? Écoutons plutôt Spinoza : "Appartient à l'essence d'une chose ce qui, étant donné, fait que cette chose est nécessairement posée, et qui, supprimé, fait que cette chose est nécessairement supprimée. " Autrement dit, tout ce qui, dans votre être ne peut vous être retiré sans vous dénaturer totalement fait partie de votre essence, c’est donc pour vous essentiel.

- On en déduit facilement la définition de l’accident qui lui est opposé : l'accident est ce qui, dans un être, peut être modifié ou supprimé sans changer la nature de la chose elle-même, c'est-à-dire sans que cette chose cesse d'être ce qu'elle est. (Réf. citée)

Dans cette hypothèse, le livre ne serait pas essentiel à l’être humain puisqu’il a existé longtemps après que l’humanité soit apparue sur terre : donc avant d’inventer les livres, l’espèce humaine existait déjà. La lecture serait alors un loisir, tout à fait accidentel dans la mesure où l’homme qui ne lirait jamais n’en serait pas moins homme.

Et hop ! Fermez-moi toutes ces librairies lieux pernicieux de contamination !

- Il y a encore une objection parce qu’on peut quand même interroger l’opposition qui distingue l’essence non plus de l’accident, mais de l’existence : et si le livre était indispensable aux hommes non pas pour être, mais pour continuer d’être ? Car c’est bien ce qui est apparu durant le Grand Confinement : sans livres nous pâlissons et nous nous desséchons ; que nous importe ce qui constitue notre essence si, privés du non-essentiel, nous mourons ?

Les métaphysiciens d’autrefois n’en avait cure, parce que « Toute essence peut être conçue sans que soit conçue son existence : je puis en effet concevoir ce qu'est l'homme ou le phénix, tout en ignorant si cela existe dans la nature des choses. Il est donc évident que l'existence est autre chose que l'essence. » disait Thomas d'Aquin (Ref. citée). Oui, mais cela c’est l’essence prise du côté de l’analyse métaphysique ; dès qu’on l’envisage du côté des vivants, ce n’est plus la même chose. Il y a donc une essence vivante dont les besoins sont essentiels – et non accidentels.

C.Q.F.D.

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(1) Cela parce qu'on perd son humanité en perdant la raison, mais qu'on la conserve en devenant un cul-de-jatte

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